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Visage indiscret, celui qui ne devrait pas exister - Vautour
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Fantoche
Mer 16 Aoû - 22:55

Visage indiscret, celui qui ne devrait exister
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Tac.

Tac.

Et le tac tambourine, tac tactile, le tac qui tape.
Sourcils se froncent et paupières papillonnent. Lumière. Eclat. Les yeux ont du mal. Le jour est encore là. C’est dur, de sortir du sommeil, de redresser la tête quand la nuque fait aussi mal. Elle s’est laissée tomber, elle aurait sûrement glissé.
Sauf que les autres ne le voulaient pas.

Tac. Tac. Reprend la branche. Tac tac. Taquine-t-elle tandis qu’elle heurte la fine vitre.

Il faut du temps, pour ouvrir les yeux, pour réaliser la nature des lieux. Classe. La salle. Ah oui. Fantoche se rappelle. Il y a eu un cours. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’endort pendant. Les professeurs la laissent faire, de toute manière, personne ne peut l’empêcher, sauf quand les cachets font correctement effet. Contre la table, la joue écrasée, elle serait restée là si, quand l’adulte responsable envolé, ses camarades ne l’avaient redressé. Deux, trois… leur nombre est sans importance. Leur identité non plus – De toute manière, Fantoche dormait – Elle faisait le pantin, il ne lui manquait que les fils.

Et les fils, ils avaient trouvé.

D’osier effiloché, ils l’avaient attaché. Probablement récupéré sur le corps d’un vieux panier dépiauté. Noué ses bras contre les accoudoirs, son torse étroit contre le dossier et, même ses chevilles malingres entre elles.

Tac tac. La branche se moque. Elle rit et claquette.

Trop serrée, sa peau pâle lui brûle. Chaleur latente, le temps de l’éveil. Celui qui ne survient jamais entier. Avec lenteur, Fantoche appuie l’arrière de son crâne contre le dossier. Elle a l’impression d’un poids douloureux contre sa nuque. Sûrement celui de la gravité, tandis qu’elle pendait, endormie. Ils ont sûrement joué, l’ont fait parler dans son sommeil, à sa place. Ont secoué ses membres pour en rire. Fantoche n’était plus là. Il ne restait que son corps.
Le corps.
La carcasse coquille.
L’armature délicate. Miniature.

C’est qu’elle ressemble à un modèle réduit. Ou alors, celui, plus grand, d’un poupon. Tentation exquise, désir d’en jouer, envie de jouer – Fantoche est un jouet –.
Elle ne se plaint même pas, alors qu’elle réalise la situation. Elle commence à s’y habituer. Des pas dans le couloir. Fantoche n’appelle pas. Alanguie, elle n’en a pas envie. Et le fusain poudré, qui se trouvait sur ses paupières, est tombé. Plus bas, à l’angle inférieur de ses yeux. Fantoche respire. Pour ça, elle n’a pas trop de mal. Pas de mal tant qu’elle n’a pas à inspirer profondément. Sa robe minuscule sera froissée, c’est tout ce qu’elle pense, quand elle baisse les yeux. Ce n’est pas un beau vêtement. On le croirait découpé dans une nappe. Ce n’est peut-être même pas faux. Fantoche porte les vêtements qu’on lui a donnés. Modestes. Blanc cassé. Aussi blanc que sa peau. On aurait envie de la changer, de mieux l’habiller, comme on le ferait à une poupée – C’est ce qu’elle est – Figée dans la pose qu’on lui a ordonnée. Les paupières lourdes, le regard dans le vide. Caramel noyé.

Torpide, Fantoche n’est pas prêt de le réaliser. Picotement lointains, sur le bout de ses doigts, ses pieds. Elle met ça sur le compte de son réveil difficile – ils le sont tous –. L’une de ses mèches fine, que l’on jurerait blanche, est coincée à la commissure de ses lèvres. La demoiselle n’a pas la force de grimacer pour la faire tomber. Elle ne remarque pas non plus la façon dont sa peau se met à prendre une teinte violette, là où ses poignets et ses chevilles sont attachés. Elle n’arrive plus à bouger les doigts mais, quelle importance ? Elle ne pourrait rien faire.

Peut-être que le Grand Ours passera. Peut-être qu’il la détachera.

Avant que les autres arrivent.
Les grandes ombres. Celles qui veulent l’attraper et lui. Le pire de tous.

Mais il devrait la laisser tranquille. Rares sont les fois où il vient la tourmenter au réveil. Il l’a préfère aux portes du sommeil, dans ses retranchements les plus intimes. Il l’a préfère prête à s’écrouler.
Sans la moindre force.
Entre ses longs bras noirs.




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Vautour
Dim 20 Aoû - 19:49

     

     
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Mardi – deuxième cours. Le temps parvient enfin à accomplir son rituel régulier et c’est avec bonhomie, nonchalance, que Vitold s’y abandonne. Le quotidien prenant le pas sur le reste de ses pensées amères, oubliant qu’il n’a pas sa place ici, n’a jamais eu d’ailleurs la volonté d’être ici si ce n’est d’échapper à autre chose.

La rentrée s’est déjà espacée de deux semaines qu’il sait, qu’il sent, combien les enfants sont impressionnés voire ont peur de lui. Pour la plupart des oiseaux fracassés de cette étrange SPA, l’habitude est aux cris, aux coups, au dédain, à l’ignorance mais quelqu’un comme Vitold, qui n’est pas gentil comme Ours, ou cruel, mais juste absent, silencieux, et lent, si lent quand il s’avance et corrige et questionne et vous fixe de son habituel regard brun, si profond et si absent qu’on le croirait cerne encerclé de gris et non pupille active, quelqu’un comme Vautour oui, puisque tel est le surnom qu’ils lui ont donné, ne peut que faire frémir d’angoisse.

Seulement, chez l’absent et nonchalant professeur de Sciences, l’attaque peine à survenir. La pitié aussi. Il les contemple comme un curieux contemplerait le tableau fracassé de Guernica. Essayant de comprendre le fonctionnement de ces pièces rapiécées, rapportées, qui jouent encore à être des enfants. Ils n’en sont pas. Ils sont cruels, volontairement cruels, quand la cruauté s’applique à dessein sur ce que les adultes permettent d’appliquer sur eux. Ils sont fouineurs, plus que curieux. Ils sont voleurs, plus qu’entreprenants. Ils ne sont pas ces enfants sages innocents qui découvrent et testent les limites – ils sont la limite. La limite, sur des visages poupons, sur des gestes un peu nerveux, comme le regard de ce sifflotant garçonnet, avec ses cheveux entremêlés, qui semblent toujours chercher une excuse pour ne pas vous bondir à la gorge.

Ils sont malades, dans un univers de maladie aseptisée. Et d’ailleurs, aujourd’hui, le Sépulcre et son odeur d’éther lui manque – Vautour est fatigué.

Ses bras longs retiennent une sacoche en cuir usagé. Ses pas claquent – TAC TAC – sur le dallage bichrome. Dans son absence de couleur, il est terne, il est aussi abimé et ancien que le sac de son père. Mais entre dans la classe, se pensant seul à pouvoir préparer son cours. Puis la voit.

Elle est une silhouette si pâle qu’on la dirait Javel – et peut-être bien que c’est le surnom que les petits lui ont donné. Elle traine sur sa chaise dans une posture presque trop droite, malgré son menton qui déchante au haut de son cou gracile. Elle est petite. Elle le regarde aussi. Puis Vautour remarque les liens.

« … to nie prawda… » Soupire-t-il, plus effaré que colérique avant de poser ses affaires et se rapprocher à un pas à peine plus rapide que le rythme auquel il peut habituer. Ses doigts sont comme des serres quand il lui touche le bras. C’est cerclé de violet, ses doigts sont un peu raides.

« Ne bouge pas. Je dois te détacher. » Offre sa voix grave, avec son improbable accent un peu rêche. Guttural. « Quel est ton nom ? Depuis combien de temps attends-tu ici ? »

Pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Est-elle muette celle-ci ? Est-elle aphone ou atteinte d’aphasie ? Est-elle à même de comprendre ce qui lui arrive ou n’est-elle qu’une de ces énièmes demeurés qui trainent à l’étage supérieur, eux qui ont besoin d’un peu plus de surveillance et ne peuplent la Maison que dans l’attente d’être transféré plus loin encore, toujours plus loin, hors des vues de monsieur et madame tout le monde qui voudraient, dans leur rêve américain, que la perfection soit appliquée.

Qui est cette enfant ? Que fait-elle ici et que lui est-il arrivé ?

Des emmerdes évidemment. Des emmerdes, comme à chaque âme peuplant cette prison aux barrières de teintes pastels et sécurité enfantine.



     

 
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Fantoche
Mar 22 Aoû - 1:00

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Les pas. La branche. Les gens circulent. Combien sont-ils seulement encore, à errer dans ces couloirs ? Plus beaucoup de pensionnaires, d’une façon quasi sûre. Peut-être quelques éducateurs. Des professeurs rangeant les papiers qui leur restent. Fantoche a le temps. Elle a le temps de rester seule avec elle-même. D’entendre l’écho déformé de sa propre voix murmurer dans le creux de ses tempes. Flot bouillonnant d’inconstance. Craintes et pensées éparses. Si on ne venait la trouver que le lendemain ? Si elle passait la nuit seule, dans cette salle de classe ?
Là, s’en est certain, il viendrait la chercher.

Alors, comme s’il avait été entendu, Fantoche lève les yeux et s’immobilise. Plus encore qu’elle ne le peut. C’est le sang, qui s’arrête, qui se glace. Sa gorge cesse même de déglutir, la salive bloquée au milieu. Elle le voit. Il la voit.

Et, malgré elle, ses cuisses tremblent l’une contre l’autre.

Il n’était pas censé venir. Pas maintenant. Pas si vite. Il devait la laisser tranquille. Il… Il s’approche. Quelque chose d’étrange dans son être. Fantoche n’arrive à y mettre le doigt. Quand bien même elle sait qu’elle devrait tourner la tête, éviter de croiser son regard inexistant. Mais bien voilà, cette fois-ci, l’Homme en Noir a des yeux. Et ils sont pénétrants. Elle se noie. Elle oublie presque de remarquer qu’elle comprend ses paroles. Ou alors, elle omet de le notifier. Il est bien normal, après tout, qu’il parle sa langue, c’est bien lui qui hante son esprit. Erre à l’orée de sa vision, quand la langueur s’empare de son corps. Prêt à fondre sur elle, couvrir sa silhouette, l’entrainer si loin. Dans le noir. Et le contact, bien que connu, lui semble tout autant différent. Elle reconnait ces longues serres. Ce sont elles qui tirent sa peau, accrochent ses maigres membres avec force, jusqu’à la déchirer. Cependant, le toucher diffère. Moins froid. Moins brute. Moins vaporeux. Plus palpable. Froncement de sourcils. Fin. Léger.

Cela ne l’empêche point de retenir son souffle.
Elle ne le réalise que lorsqu’elle étouffe. Poitrine bloquée. L’air siffle dans sa gorge, entre ses lèvres sèches, entrouvertes. Elle prie. Il est déjà si proche. Trop proche. Cette fois-ci, elle ne pourra le fuir.

Quand cette pensée la heurte, ses yeux s’ouvrent grands, sont humides. Ils brillent mais elle ne pleure pas. Il y a bien longtemps qu’elle a cessé de pleurer, a appris à se retenir. Comme une enfant sage. Comme une gentille fille qui sait que les Hommes n’aiment pas les larmes. Celui en noir encore moins. Il pourrait s’éloigner, être dégouté, ou pire ;  être en colère. Et Fantoche ne veut pas de la colère de l’Homme en Noir.

« …Fan….toch… » qu’elle s’étrangle. Et elle tousse. Petitement. Avant de se retenir. Elle se pince les lèvres tandis que sa poitrine d’enfant se soulève compulsivement. Elle se mord de toutes ses forces, et secoue la tête. De gauche à droite. De droite à gauche. Le sang se bouscule dans sa tête. Elle se sent groggy.
« …Nie….Nie… » ça pique. Sa gorge. Ses paupières. Elle bat des cils, comme pour chasser la brume qui lui voile sa vision. Elle ne sait même pas à quoi elle dit non. Aux questions de l’Homme ? Ou plutôt, à sa simple présence. Au fait que celle-ci ne lui avait jamais paru aussi réelle.
« …Je… » Son visage retombe vers l’avant. La tête lourde. Sa mâchoire, ses fines lèvres tremblent. Elle n’arrive pas à répondre. Elle ne parvient pas à se concentrer et à traduire pour parler correctement. Pas là. Pas maintenant, alors que l’Homme en Noir la gratifie de ses premiers vrais mots. Parait plus doux qu’il ne l’a jamais été. Si différent. Elle ne sait pas s’il s’agit d’un piège, ou de la réalité. Non, il n’a pas le droit d’être aussi gentil. Il ne peut pas, ou elle devra lui donner quelque chose en échange.

Quelque chose qu’elle a déjà bien trop donné.

Mais elle relève la tête, petitement, tout en levant ses grands yeux – dont les rougeurs se font plus prononcées – vers l’être qui n’aurait jamais dû se montrer. « … Masz twarz ? » lui demande-t-elle. As-tu un visage ? Murmure-t-elle. « … nie masz … » Tu n’en as pas. Répond-t-elle pour elle-même. « Nigdy. »
Jamais.

Il n'aurait jamais dû en posséder.

Et sa tête se rentre dans ses épaules, comme une vaine tentative de se rouler en boule :
« ...Pourquoi tu ... être là ? » Sa voix tremble. Maladroite. L'accent rugueux. Le gout est âpre sur sa langue. Sa gorge picote. Peut-être qu'un peu d'humanité rendra l'Être moins dangereux.
Elle l'espère.




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Vautour
Dim 27 Aoû - 20:47

     

     
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Fantoche. Quel drôle de surnom que celui-là. Un de ceux qui le font tiquer de savoir d’où les enfants tirent un tel vocabulaire quand ils sont censés, en plus d’être spéciaux, promouvoir une bêtise presque sauvage et instinctive. Fantoche chouine. Fantoche a peur et Fantoche peur tout en balbutiant des mots en

Polonais ?

Si la première phrase le fait tiquer et peine à être traduite, la seconde est plus brutale et lui fait relever la tête. Etonné et attristé. Un visage ? Une absence de visage ? De quelle pathologie est-elle donc la victime pour balbutier de tels propos et au nom de tout ce qui est encore sain sur terre, que fait cette petite fille à la langue étrangère dans une telle Maison, dans un tel pays ?

« Shht… » S’essaye-t-il de la calmer, rechignant à la défaire de ses liens puisque ses ongles n’y suffisent pas. « Je suis là parce que je suis professeur. Le professeur Cho… » Au vu des circonstances, il lui sera peut-être plus rassurant d’entendre le fameux surnom trouvé par ses pairs qu’un nom, certes polonais, mais peut-être trop compliqué à retenir pour une enfant. « Je suis Vautour, j’enseigne les Sciences. Tu aimes les sciences Fantoche ? Les expériences chimiques tu sais ? » A-t-elle été à l’école seulement ? Ils ne sont pas rares, les illettrés par ici. A commencer par l’auto-proclamé « chef des rats » (pour ce que ça signifie) qu’il voit parfois s’empêtrer dans des formulaires à chercher un traducteur.

Des basanés, des émigrés. Des étrangers, tous condamnés au même diagnostique : ne pas être assez bien pour la Réalité. Une fois de plus, en son cœur mort, Vitold s’en vient à les plaindre.

« Nie płacz, nie chcę cię zranić. Po prostu chcę cię swoimi lin. Spójrz na swoją skórę. Musiałeś zranić. » Ne pas toucher son visage – cela pourrait déclencher une crise. Ne pas lui sourire – certains voient les dents comme une agression. Toutes ces notes en bas de page, la majeure partie fournie par Ours, se bousculent dans sa tête et encore une fois, il peine à retrouver le fil identitaire de cette enfant-là. Il y a beaucoup trop de monde ici pour donner un visage à un paquet de diagnostics.

Et se redressant de toute sa stature, de tout son mètre 90, Vitold revient vers sa table pour y défaire sa sacoche et en sortir une paire de ciseaux à bout rond – les seuls utilisés par ici, pour ne pas que les enfants puissent s’en servir comme arme.

« Ile masz lat Fantoche ? » La distraire, nourrir la conversation et continuer dans cette langue qu’elle semble reconnaître pour mieux passer sa défense et se trouver une place dans ce qui pourrait lui rester de confiance. En chassant le possible malentendu de son instinct sans ambivalence : cette gosse-là a morflé peut-être plus que les autres.

« Jeśli chcesz się wypowiedzieć tych, którzy ci to zrobił, możemy zrobić to razem. Oni już nie boli cię, obiecuję. » Mais que vaut l’autorité d’un professeur face à ses clans, en vérité ? Et que vaut la promesse d’un tordu dans son genre, se moquerait Agatha, si elle pouvait l’entendre.

Pas grand-chose, certainement.


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Fantoche
Sam 2 Sep - 11:10

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Quelle étrange sensation de familiarité. Un bourdonnement lointain au creux des oreilles – le genre à faire doucereusement vibrer les tempes – qui rappelle à des souvenirs dont Fantoche avait oublié ne serait-ce que la saveur. Un accent trop semblable au sien, peut-être moins maladroit, et le frisson transparait tandis qu’elle écoute l’adulte, l’observant d’entre ses cils longs, si fins. Elle traduit, se concentre. L’Homme en noir est professeur. Elle se surprend de surprise. Doublement coi. Ironie de vie, de situation, quand la petite ignore comprendre mieux les paroles du brun que son propre surnom. Elle n’est même pas certaine que ce dernier puisse signifier quoi que ce soit. Vautour. Elle l’assimile comme son nom. Est-ce un animal ? Elle n’en est pas sûre. Elle demandera mais, pas tout de suite, pas à lui. La méfiance continue de pendre à ses cils, comme les fines cernes assombris par le fusain écrasé, tentative désespérée de sensualité ingénue. Mais, elle comprend le mot ‘‘Sciences’’. Elle l’entend assez régulièrement. Elle arrive même à le lire, à présent. Ours le lui avait écrit – Pauvre Ours, obligé de prendre un temps non négligeable pour tout lui expliquer – quand il lui avait appris son emploi du temps. Ou le lui avait rappelé, plutôt, Fantoche n’ayant pas été capable de l’intégrer du premier coup. Elle n’a pas la notion d’horaires, Fantoche. Ça n’existait pas, du temps où elle passait sa vie à se cacher, roulée en boule sous les draps, dans un coin du misérable appartement poussiéreux. L’école, c’est à peine si elle en a entendu parler et, d’une façon qui ferait rire bon nombre de pensionnaires, c’est La Maison qui lui aura appris ce dont il s’agit.
Alors, Fantoche resitue l’activité. C’est peut-être l’une des plus compliquée, avec des mots très longs, très compliqués. Mais il y a aussi les ex…les expériences oui. Comme il dit. Et ça, c’est amusant. C’est essayer. Suivre. Observer. Fantoche sait observer. Et elle acquiesce sagement à la question. Elle sait, finalement. Elle aime.

Le sujet lui fait presque oublier la situation, comme la corde frotte sur sa peau. Comme l’Homme en Noir est proche. D’ici, il pourrait facilement s’accrocher à ses membres. Elle ne pourrait même pas se défendre. Il pourrait caresser ses cheveux, avant d’arracher de ses ongles de longs pans de cuir chevelu. Mais, il ne fait rien, non. Il veut même la libérer, de ce qu’il dit. Oh, ce roulis étrange de mots à ses oreilles. Elle tremble de plus belle. Depuis combien de temps n’a-t-elle plus entendu le moindre mot de polonais, autre que le murmure de ses propres pensées ?

«…ça va. dit-elle simplement, malgré la brûlure. Les hommes n’aiment pas les filles qui se plaignent. Les filles qui parlent de trop. Le seul moment où leur voix peut être toléré, c’est quand ils les font crier, néanmoins, certains continuent de ne pas aimer ça. Fantoche le sait. Fantoche le craint. Alors elle maintient ses mots. Les questions qui pourraient lui traverser l’esprit. Elle pose chacune de ses syllabes avec précaution, comme si l’Homme en Noir pouvait se retourner d’un coup – ce qu’il fait, avec des ciseaux – pour faire brûler sa joue de sa main, capturer ses cheveux entre ses doigts fins et tirer, tirer. Jusqu’à ce que…

Un haut-le-cœur secoue sa maigre poitrine. Goût acide sur la langue. La bile remonte au fond de sa gorge. Fantoche ravale ces sensations qui peuvent ressembler à des souvenirs. Elle secoue la tête, encore, pour remettre de l’ordre dans ce qu’elle pense – ce qu’elle dit – et c’est compliqué. La petite est obligée de compter silencieusement, de se concentrer, pour – deviner – répondre. Le temps passe différemment quand on ne voit pas la lumière du jour, quand les journées ne sont rythmées que par le pas des bottes sur le plancher. Dans La Maison, encore, elle peut regarder les arbres pour se donner une idée et puis, une fois l’an, il y a ces rituels qui se répètent. Qu’elle n’a pas encore vu se répéter. Ainsi, elle peut enfin savoir : «…Neuf…ans.» Qu’elle pense. Qu’elle suppose. Ça doit être ça. Mais la grimace la prend aux autres paroles de l’Homme en Noir-avec-un-Visage. Elle n’est pas du genre à cafter, même si elle ne se risquerait pas à mentir à l’Entité Sombre. Néanmoins, dans situation actuelle, la vérité seule fait tomber tristement ses épaules :
« …Je…sais pas…» au début, elle voulait savoir. Mince pincée de curiosité. Fantoche se demandait s’il s’agissait des mêmes personnes, celles qui jouent ainsi avec son corps, dessinent sur sa peau pâle. Puis, avec le temps, la polonaise a décidé d’éluder la question, consciente de ne jamais trouver réponse convenable. « …je…dormais. Je dors …tout le temps. » termine-t-elle dans un fin reniflement. Fantoche retrousse de peu son nez minuscule. Si petit sur son visage qu’on pourrait le croire simplement là pour décorer.

Seulement, ses petites dents mordent sa lèvre, la font rougir douloureusement et Fantoche ferme les yeux avec force quand sa tête penche vers l’avant. Sa gorge lui pique. Elle a l’impression d’avoir plus parlé en cet instant qu’en une année entière. Peut-être deux. Quelque part, elle n’était même plus certaine de savoir comment faire. Et cette langue, qu’elle refoule au fond de sa mémoire, pour réussir à s’intégrer au sein de La Maison, réveille des choses qu’elle avait oubliées. Elle se souvient des rares fois où elle pouvait bien manger. Comme elle aime les pierogis. Ceux aux champignons, surtout. Comme elle aime le bruit des cloches des centaines d’églises qui deviennent noires de monde le dimanche. Comme elle aime regarder la neige tomber sur la muraille de la vieille ville, et qu’elle observe l’armée innombrable du Roi Maudit. Celle-là même transformée en pigeons. Alors les mots coulent, sans qu’elle puisse les retenir :

« …Je….m’appelle Kaszia… Cracovie me manque. Je voudrais voir le Dragon. Encore.» Celui qui crache du feu, bien qu’elle n’ait jamais eu une pièce à lui offrir pour ce spectacle. Fantoche se contentait d’attendre qu’un autre môme la lui donne, pour pouvoir contempler les flammes qui sortent de sa gueule de métal.

Et Fantoche regrette immédiatement ses paroles. La Maison n’aime pas qu’on parle de l’Extérieur. Certains gamins lui auraient même déjà tapé sur le crâne pour ça. Même Raspoutine, il serait déçu, s’il venait à l’entendre. Ici, on n’utilise pas les noms, on oublie tout. Il faut ranger cet En-Dehors passé dans une boite et l’enfermer sous le plancher, à un endroit où l’on ne pourra plus jamais y toucher. Le cœur serré, Fantoche papillonne des cils, comme lorsqu’elle se réveille de ses rêves quotidiens. Déjà, les images qui lui étaient revenues commencent à s’effacer de nouveau et son regard se perd sur le plancher de la classe. Elle en oublie l’adulte. Elle en oublie l’Homme en Noir. Elle en oublie que lui aussi, il vient de cet En Dehors et se contente d’esquisser une excuse maladroite dans cet anglais tout autant hasardeux : « …je…être désolée. »

C’est comme si le sang quittait sa tête, quittait son corps.
Comme il a déjà quitté ses doigts violacés.  


* L'italique est équivalent au polonais dans le texte
HRP : Désolé pour la facilité, j'avais peur des erreurs d'accord au passé pour les réponses suivantes




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Vautour
Dim 3 Sep - 12:45

     

     
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Il se tient penché là, sur elle, les ciseaux un peu écartés. Confrontant ses hauts le cœur comme ses maigres aveux. Découvrant sous son visage lisse de poupée les stigmates d’une vie passée qui ne cesse de la hanter. Et Vitold ne trouve sur le coup, rien à répondre. Rien de probant, rien qui ne soit doux ou caressant, rien qui ne soit rassurant. Alors il déglutit, difficilement. La gorge un peu nouée de cette vie qui entrave la gosse mieux que ses liens. Il pense à ces cordes qui retiennent aux poignets l’enfant, et celles qu’il dessine secrètement. Se trouve soudain sale et malade et coincé dans un étrange piège à loup. S’écoeure, souffle du nez, de son grand pif et se détourne un rien pour ronger tout cela. Pour laisser céder le plastique et la libérer. Se promettant d’être plus sain, d’être plus fiable, d’être plus attentif aussi pour ses élèves qui ont besoin aujourd’hui qu’on leur rende des comptes.

Ils sont nés dans une enfance qui aurait dû être bercée d’innocence et de toutes ces promesses voilà donc tout ce qui reste ? Un semblant de sommeil qui les happe comme une maladie et de la torture quotidienne ? Tout cela est trop injuste.

« Je ne connais pas trop Cracovie… » Murmure-t-il, la voix un peu éraillée. « Je vivais à Solnica, tu sais, c’est tout au nord, près de la mer… » À quelques kilomètres tout de même mais assez proche pour en sentir l’air salin dans les après-midi de printemps, quand le vent souffle fort. « Je suis allé à Varsovie, pour mes études. J’ai beaucoup aimé Varsovie. » Se retrouvant dans cette ville bruyante comme confronté à son implacable solitude et s’en enivrant comme de l’alcool. C’était doux, de faire partie de cette masse étudiante et d’apprendre sa place, perdu dans les visages anonymes de tant et tant de faux-amis. Loin d’Agatha.

« Ne sois pas désolée Kaszia. Ne sois pas désolée. Tu as le droit d’être triste et tu as le droit d’aller mal. C’est de le dire qui est important. De le dire et d’être écoutée. » Les conseils subjugués de ce grand pantin famélique à l’odeur d’ether aurait de quoi faire rire si on ne savait pas, pertinemment, d’à quel point Vautour déteste souffrir. Déteste être malade – et être malade allait lui arriver souvent désormais, dans cette atmosphère quotidienne baignée d’humidité crasse et de longues pluies diluviennes d’automne. Oui le rhume allait le laisser chaos à chaque hiver traître de la Nouvelle-Orléans et les tempêtes feraient le reste.

Sans parler du mal des coups et des injures. Celles-là encore plus, il ne pouvait les supporter.

Les liens tombèrent et saisissant les poignets blessés de la petite, il se mit à les frictionner. Longuement. Cherchant dans sa tête creuse d’adulte une promesse pour lui redonner le sourire en lieu et place de l’espoir.

« Tu sais, je suis professeur de sciences. Et à 9 ans tu fais partie de ma seconde classe, celle du mardi. » Les plus petits étaient avant tout en garderie le lundi. Les 8 à 13 ans passaient deux heures à essayer de comprendre le fonctionnement de leur propre corps. Et les plus âgés, bénis, avaient le droit aux expériences cools. C’était ainsi qu’il avançait.

« Tu pourrais venir le mardi et on pourrait concevoir un véritable dragon. Qu’en dis-tu ? » Un dragon de papier mâché, au souffle chargé de vinaigre et de bicarbonate de soude. De quoi tous leur rabattre le caquet, avec leurs imaginaires purulents d’Envers et de toutes ces choses qui semblaient le suivre comme mille paires d’yeux sur sa nuque rasée. Parfois, les gosses arrivaient à lui foutre les jetons, sans vraiment comprendre pourquoi.

Mais pas Kaszia, pas Fantoche ça non. Elle était adorable et peinée, cette petite. Victime des tumultes de son temps.

« Regarde, tes doigts retrouvent la bonne couleur. » Soulagé de ne pas avoir à l’amener à l’infirmerie et devoir rencontrer le profil désagréable du plus moustachu d’entre eux, Vitold esquissa un sourire et sortit de sa poche une cigarette. « Ça te dérange ? J’en ai besoin. »

Trop d’actions.


     

 
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