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"Pour ce songeur velu, fait de fange et d’azur..." (Raspoutine)
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Raspoutine
Lun 31 Juil - 1:15

   

   
ft. Bartel par Cher-Roo

   
fiche médicale
Sous les Briques
Yep, moi c'est Rasty ou Pantouffe selon votre convenance :D. Je modère ce beau forum compagnie de Wupperale. ET C'EST DU FUN (pour l'instant). J'écris depuis environ dix ans et je fais du rp depuis presque aussi longtemps quoique je me sois mis à fréquenter tardivement des forums ; je souffre d'une forme de diarrhée mentale particulièrement odieuse dont cette fiche est le produit. Sérieusement, pardon pour ça.
Ceci étant dit, j'espère écrire encore beaucoup en votre compagnie et mes mps vous sont ouverts pour la moindre question, proposition rpgique ou pour toute autre raison random ! Soyons donc fabuleux.
   


   
nom : Il s'appelait Bartel. Bartel Braam Bahar Van Kust. Mais les syllabes se déforment ou s'effacent dans l'enceinte de la Rouge, leurs échos se répercutent au gré des fantaisies qui bariolent et gondolent l'esprit des occupants. Elles se perdent aux stries de la maison comme des papillons de nuit, s'engluent à sa poussière. Ne résonnent plus qu'altérées par ce dédale feutré. Parviennent ainsi à tous ceux qui la peuplent, et qui n'ont cure du nom chéris, le piétinent à la gloire de leurs propres coutumes.
On dompte la langue pour que ses cabrioles adoptent la bonne forme, on impose à la bouche des gymnastiques nouvelles. Et les oreilles se lassent d'être agressées à chaque interpellation braillarde, agacées par le nom qu'on leur claque aux tympans. Alors elles s'habituent, acceptent le surnom. L'identité de circonstance généreusement offerte par la collectivité baveuse de la Maison. Rituel d'intégration souvent mâtiné de moquerie. Tournant toujours à la dévoration : l'ancienne appellation chérie par des parents, une famille lointaine, est phagocytée par un matricule assemblé soigneusement. Oubliée de tous, des quelques bougres à l'avoir entendu jusque par le principal intéressé lui même.

Bartel n'a pas échappé à la règle. Il s'y est au contraire plié avec bonne grâce, délaissant la symphonie des b pour le laconisme lyrique de son premier surnom : Marais. Tourbière de ses grands yeux marrons mêlé d'un vert de marre, et tourbière de l'odeur, déjà forte à l'époque.

On l'appelle désormais Raspoutine, Rasti pour les intimes. Géant hirsute et magnétique déchaînant toutes les sensualités, des plus gamines aux plus matures, par son charisme fauve, sa puanteur somptueuse. Idole de chair dégoulinante, objet de crainte et de fantasme, érigée en horrible transfiguration d'une puberté aussi reniée qu'attendue par les enfants de la Rouge. Monstre de vigueur bestiale aux yeux qui le possèdent, être mystique à la voix magmatique aux oreilles qu'il enchante : Raspoutine aux mains lourdes, au corps adulte, à la voix d'homme. Culminant de sa masse hirsute à des monts insoupçonnés et terrifiants de sensualité faunesque.
Et pourtant, dans toute sa mâle intensité, Raspoutine possède encore quelque chose d'innocent, une certaine naïveté- derrière l'oripeau des apparences bestiales, il est en vérité plus malicieux que réellement sensuel. Et en lui pulse sourdement une foi indéfectible... foi en la magie, les rituels et symboles. Il est profondément, intensément païen. Comme tous les autres habitants de la Rouge, il parle d'En-Dehors, d'Envers et de Grand Pape... Il n'est pas moins qu'un autre enfant de la maison, malgré la barbe éruptée de sa gueule, la grotesque exhibition de sa virilité. Puberté l'a frappé sans qu'il ait pu riposté.
Il y a de l'inquiétude dans sa comédie fauve. En lui comme en chacun d'entre eux se contracte la peur.

   
âge : Seize années de palpitations et de fracas. Déjà, les ombres de la bâtisse se massent autour de lui, s'apprêtent à l'accoucher dans les bras gluants de l'En Dehors. Les cloisons se rapprochent, se contractent, les poutres se coulent dans son dos en un grouillement d'échardes, tombent au creux de ses reins, s'y unissent et s'y pressent. Tout ce carmin matriciel cherche à le mettre au monde. On le pousse doucement vers la sortie. On l'y balaie avec délicatesse, car son Départ approche. Car toute flamboyance s'achemine vers la poussière, se destine aux ténèbres, et qu'il ne fera pas exception à la règle.

   
âge d'arrivée : Douze ans, et déjà à l'époque un peu plus que du duvet aux joues. Sa sœur en avait neuf ; il est venu pour elle. Y restera aussi. Pour eux.

   
origines : Sa mère était turque et son père hollandais. Mais il est né au Canada. Y a passé les cinq premières années de sa vie, avant que ses parents ne descendent jusqu'au nœud goudronneux, capharmaeux et fluant de New-york. Puis quand il eut dix ans, sa famille bourdonnante de silence a entamé le dernier voyage qu'ils entreprendraient au grand complet -cris du violon, musiques chuintées, paysages ondulant sur pellicules brûlées-, vers une terre spongieuse balayée d'ouragans : la Louisiane. Bâton-Rouge. Puis enfin la Maison.

   
groupe : Cerfs. Altiers et mystiques énergumènes aux coutumes plus volontairement étranges, dignes éclopés intronisés aux mystères de la Rouge- ou aimant à le faire croire.

   
rang : Naufrage humain

   
rôle : De ces bêtes à cornes aux marches titubantes, il est devenu berger. Celui qui doit conduire la harde misérable à travers leur toundra cloisonnée et carmine, aux territoires incertains, brisés, fluctuant au grée des coups d'états, de l'Envers, des Départs. A lui de mener sans heurts -ou point trop- son troupeau jusqu'à l'année prochaine. Dans l'ombre de Banshee, gardien immaculé, la tâche lui semble grotesquement ardue, pour ne pas dire impossible. Prendre la suite de cette légende n'est pas une mince affaire, quand bien même la sienne est déjà établie ; ou justement pour cette raison précise. C'est qu'il fait presque tâche (plus encore que partout ailleurs parmi les mômes imberbes), tout débordant de vie et de sensualité, au sein des nobles Cerfs. S'ils forment l'aristocratie couronnée de cette forêt Rouge de plâtre et des poutres aux frondaisons de tuiles, lui s'habille de sulfure, s'accapare cette flamboyance ambiante pour vivre en plein automne : bavant, bramant, galopant pour le rut. Et s'il y a bien quelque chose de mystique en Raspoutine, si on lui concède volontiers son charisme diabolique de prêtre fou, sa verve fulgurante de magouilleur urbain,  on ne peut que s'étonner de voir un être aussi érotique, agité et bruyant, à la tête du groupe le plus énigmatique de la Maison. Cela ressemble une grotesque erreur.

Pourtant, il n'en fut autrement que de la volonté même de Banshee, ancien chef adoré. Si Raspoutine a accédé pour les deux ans à venir -à moins qu'on ne le renverse, mais cela n'arrive jamais parmi les dignes Cerfs... ?- à ce trône qu'il ne lorgnait nullement, ce n'est qu'en raison du souhait proféré par Banshee. Si ce souhait n'a pas fait que des heureux, aussi bien dans son groupe qu'ailleurs dans la Maison (on se souvient encore en frissonnant de la courte période durant laquelle il a mené les Loirs, et c'est là une histoire que certains ne peuvent toujours pas raconter sans finir à genoux en se tenant les côtes ), on semble pour le moment résigné à le respecter sans trop grogner sa désapprobation. Sans doute car la présence de l'ancien Cerf en chef se fait encore sentir, est trop religieusement palpable pour que l'on ose, présentement, aller à l'encontre de ses directives. Après tout, cela ne fait qu'un mois que Raspoutine a pris la tête du groupe, secondé par Quenotte -étrange gamine aux yeux laiteux faisant concurrence à sa pilosité de part sa marée de boucles- et rien n'assure que les contestataires ne prendront pas de la voix dans les semaines à venir. A moins que Raspoutine ne fasse ses preuves au cours des mois suivants ?
Mais lui même ne s'attend à rien d'autre qu'un prodigieux fiasco, refusant à s'accorder le bénéfice du doute.

( Raspoutine est également connu pour être l'un des plus prolixe renommeur de la Maison. Malheureusement pour les heureux élus, ses jeux d'esprit et ses élans d'inspiration tendent à être d'un goût tout à fait... personnel. )

   
affiliation avec l'envers : Il y glisse à sa guise. Il y saute. D'un bond caprin il s'y projette, s'y fracasse et disperse. Aussi noueux que les racines qu'il s'entête à franchir. De forêts en dédales, il s'achemine en bête, revêtu de fourrure et claquant des sabots. Pourtant discret, tout silencieux, complaît dans la pénombre scarifiée des bois. Le plus souvent isolé des autres arpenteurs, coulissant à des lieux qui n'ont pas leurs faveurs. Là-bas seulement, Raspoutine cesse enfin d'exhiber sa carcasse puante avec outrance, d'exister en gueulant. Se garde de briller en astre solitaire dans sa fureur astrale, comète furibonde renvoyée à l'écrin sidéral, aux braises frémissantes de sa poussière primordiale. Berceau de cendres où renaître en une ombre hérissée de fourrure, qui ne saurait le retenir quand la forêt l'appelle. Son brame se mue en vibration pesante, longue, inaudible... Il est alors tout autre. Un monstre du bosquet aux entrailles d'écorce, de terre, de miel. Créature des talus, accroupies dans les buissons d'épines, animal furtif aux yeux liquides, au corps pulsant de cuir et de pelage. Plus charnel encore qu'à l'accoutumée, mais insaisissable en son manteau de crin bestiale- n'aspirant qu'à fuir. Il s'évade, s'enfonce aux entrelacs de racines, se terre à des tanières, des cavernes et des troncs. Improbablement, il se cache, se défait de son agitation diurne qui l'anime en tintamarre humain. Vit dans les ombres et le sous-bois, se laissant tendrement choir aux berges boueuses convoqués par l'Envers au milieu des couloirs, se vautrant volontiers dans ses longs draps de fange. Douceur glaiseuse des nuits marécageuses... Il dérive dans de foisonnantes rivières de tourbe, s'immerge aux étangs les plus fétides, se baigne aux marais les plus mousseux, puants. Rêve de la forêt poisseuse et profonde. Fait ses baptêmes sylvestres en l'onde épaisse. Rituels primitifs, ou routine animale. Il s'élève avec extase des terres les plus gluantes, les plus fécondes, projetant le croissant de ses cornes au sein des rayons de lune.

Faune

Jubile au sein des fluides et des exhalaisons d'une nature tissée de rêves, de pulsions secrètes et de rayons de lune. Ses lits sont là plus qu'au dortoir de Cerfs. Cocons de fraîcheur tourbeuse, lits vaseux des rivières, parfumés par l'automne dégoulinant d'entre les stries des murs- ça inonde, torrent de feuilles mortes et d'humus strié par les flots noirs, superbe et ténébreuse liqueur phréatique de Rouge. Tourbillon de noirceur aux volutes filigranées de pourpre. Les arbres s'extraient du parquet, lourds et massifs, comme autant de colonnes vivantes soutenant les cieux. Des êtres y naissent et y ondoient en frémissements de pelisse, proies à venir pour les chasseurs nocturnes. Lui ne chasse pas, ou que des spectres. Il coulisse à ce théâtre d'ombres vertes, observateur muet, aux aguets. Car il n'est plus qu'un errant au repos, un animal nocturne quêtant un long silence. Faune alanguis dans les murmures des joncs, prélassé au sein de la Forêt à laquelle il s'emmêle. De tous les fantasmes rampants de l'Envers, c'est celui-ci qu'il quête le plus ardemment à travers les couloirs ; mais tout dépend de ses humeurs, car la Rouge est attentive aux enfants reclus dans son étreinte ardente, quoiqu'également despotique et peignant à sa guise les tableaux qu'ils parcourent. Elle concède parfois à leurs prières d'être exaucées, s'alignant aux envies informulées, aux besoins inconscients, inavoués- préfère cependant les surprendre, les acculer à leurs propres ténèbres, rejaillis incarnés dans son Envers onctueux. Il arrive cependant, aux nuits les plus douces, que les humeurs de Raspoutine impactent ses voyages. Qu'elles soient contemplatives et il aimera trouver son confort à la sylve, ses bras d'humus ondulants, ses tricots de feuilles mortes, ses tendres roulements d'insectes aux écumes de moisissure onctueuse, son étreinte poisseuse, paisible et vivante. Désirs lancinant de voyage, d'aventures ? Il ira s'élancer à travers des cités grouillantes ou fracassées par quelque catastrophe, des paysages immenses renvoyant les cloisons grinçantes au-delà d'un horizon balafré d'onirisme. Ruines et contrées entières se succèdent en empilements de merveilles. Des lieux souvent différents de ceux qu'il attendait, qu'il ne visite pour certains qu'une seule fois, ne retrouvant jamais les chemins qui y mènent ; car ce sont plutôt eux qui choisissent de venir s'enrouler autour de sa carcasse, répondant aux désirs informulés qui lui obstruent le cœur... quand ces mêmes désirs n'échappent pas tout à fait son contrôle, comme c'est presque toujours le cas dans l'Envers, le propulsant, au même titre que tous les autres d'un imprévu et d'un mystère à l'autre. Il y a aussi, dans la fresque mouvante, des lieux qu'il redécouvre, fluctuants à chaque passage. Et grouillant toujours de symboles, de légendes, d'histoires à piocher, assembler, ébauches de contes défaits, de mythes en devenir, ne demandant qu'à fleurir en la main qui les cueille.

D'une identité et d'un pays à l'autre. Pays de la poussière, Pays des Bois, Pays des Rues, Pays des Cuivres. Aussi mystérieux les uns que les autres, aussi vibrants d'obscures promesses. Ils se télescopent, s'entremêlent, dans des musiques urbaines ou dans les plaintes du vent. Contrées nubiles et chaotique à la faune immatérielle, territoires nocturnes dégoulinant entre les stries du sol, des murs et des plafonds, quand le soleil se fiche en congestion furieuse à l'azur aride du ciel. Bleuissement de la mort. Plaines stériles débarrassées du riche humus de la nuit,  terreau gorgé de lumière à l'accueillante moiteur. Puissantes profondeurs nocturnes ensemencé d'étoiles ; entre les murs, c'est une houle vivante. Mirages trop palpables façonnées par les ombres et par les rayons de lune. Modelés aux contacts fiévreux des imaginaires entrechoqués ici, qui se confrontent et s'entremêlent dans les errances nocturnes. Se dispersant inéluctablement comme des nuées de cafards cliquetant furieusement vers leurs repaires ; aux creux de la Maison, suie furieuse ondulante ramonée par les heures diurnes... Tréfonds insoupçonnés au sein des murs, des greniers et des caves. L'Envers est là-bas qui ronronne, masse onctueuse au repos, ensevelie sous les muqueuses de plâtre et de bois de la Rouge. Silencieux en journée, mais déferlant au soir. Marrée d'encre fouillée de reflets, océan de mirages ; forêt liquide inondant les couloirs. Une sylve peinte à l'aquarelle et à l'encre de chine. Troncs ballotés par les mouvements de l'Envers en cru, balourdés aux visages des ennuités somnambuliques. Polymorphe collant ingérant les errants qui se risquent à chercher son étreinte, ou y sont engloutis sans avoir su déceler sa présence avant d'y échapper. C'est informe et sans fin l'Envers d'une Maison. Cela grouille d'âmes cousues à sa trame collante, d'espoirs capturées et de cauchemars en chasse. C'est toute une mythologie qui se recrée chaque nuit, des êtres rémanents surgissant au détour d'un couloir, habitants de ces rêves auxquels ils ont cédés. Et qui les ont dissous. On ne revient parfois jamais du marais de l'Envers... De son fluide et palpitant cosmos. On y coule.
Lui peut s'y engouffrer sans crainte et y vautrer impunément son corps de Faune, parcourir à sa guise les chemins qu'on lui cède. Il sait que la Maison ne lui veut aucun mal, qu'elle aime à le bercer dans l'ourlet de sa cape cousue d'étoiles factices, que ses morsures, ses fracas et ses coups sont empreint de tendresse, qu'elle ne lui fera mal que par amour pour lui.

Car il s'est déjà promis corps et âme à la Rouge, une douceur de plus en chemin vers ses crocs. En visitant l'Envers, il ne fait qu'explorer sa demeure à venir.

   
raison de l'admission : Que y a t'il de brisé en ce corps vigoureux ? Que y a t'il de tordu si ce ne sont ses lèvres ? Quelle mécanique grippée justifie sa présence ? Quelle est la maladie qui lui pourrit les chairs ? On aura beau chercher sur son corps, ce sera bien en vain. Pis encore, il est grotesquement sain des orteils jusqu'aux tempes, exhalant une santé écœurante, un paroxysme de vitalité tout bonnement insultant ; aime à le faire savoir en exhibant sa vigoureuse anatomie de jeune mâle détrempée par le flot poisseux des hormones. Quant au crâne-montgolfière, s'il est de ceux qui accusent d'un trop plein perpétuel, il ne semble pourtant pas assez fêlé pour justifier sa présence en ces lieux. A vrai dire c'est à n'y rien comprendre, quand on fait l'erreur de rester focalisé sur Raspoutine lui même. Sa folie n'est pas assez furieuse pour l'avoir conduit ici, sa bizarrerie est par trop théâtrale, et enfin, qu'on accepte ou non de le grincer entre ses dents, il faut lui concéder qu'il n'est somme toute qu'un brave type beaucoup trop excessif. C'est vers une autre habitante de la Maison qu'il faut faire coulisser son regard pour comprendre la raison de sa présence. Suivez donc la musique, vous la trouverez sans mal. Car elle est là, accrochée à son violon, cisaillant sur son fil des mélodies coulantes, expressives, chapelets de notes palpitantes coulées entre ses paumes. La fille qui n'articule presque jamais autrement que par le jeu de ses doigts, que par le concours des pincements et des glissades plaintives de l'archet sur les cordes. Orcynie ; avant. Stradivaria maintenant.

Sa sœur.

En vadrouille à des cimes intrinsèques, en proie à ses propres vertiges. Cadette obsessionnelle à la virtuosité sans pareille, passant des heures à explorer la voix de son violon. Ne prêtant par ailleurs d'attention à rien d'autre, si ce n'est à son frère. Ne demandant qu'à jouer à longueur de journée, pour elle même ou pour lui, discourant de ses mains plutôt que par les mots. Car ainsi communiquent les oiseaux abattus : persistant à chanter dans leur nids de poussière. Raspoutine ne peut que tenter de bêler en retour. Mais celle-là qui torture son violon est un moineau doré, petite braise avivée par les brises musicales lui remontant des doigts. Un ange d'écume et d'étincelles.
Les médecins la disent autiste. Lui persiste à n'y voir qu'un être séraphique de plus égaré dans la glaise de leur monde, englué aux tourbières fétides de la Terre- celles-là même qu'il aime tant par ailleurs. Recluse à la Rouge pour se débarrasser d'un poids économique, d'une gêne en société.
Pour la veiller comme il l'a toujours fait, Bartel l'y a suivis. Pour elle même et Banshee, Raspoutine y demeurera.

(A versé sérieusement dans la délinquance juvénile jusqu'à ce que ses parents acceptent de l'envoyer avec sa sœur. Était prêt à tout pour y parvenir- quitte à s'ôter l'usage d'une jambe ou se couper une main.)
( Est par ailleurs plus qu'évidemment hyperactif et souffre d'un sérieux trouble de l'attention, bien qu'on ne l'ait diagnostiqué qu'à son entrée dans la Maison. )

Comment votre personnage perçoit-il La Maison, son folklore et ses traditions ? —
Salvatrice alvéole d'innocence dans son écrin barbelé de forêt, ruche poisseuse emplie d'échos ; des mouches sur la charogne du bon sens, plutôt que des abeilles. Antre carmine et matricielle où retarder l'inévitable, où contrarier le temps. Là où l'existence est encore un flamboyant théâtre, masques en berne sur les trognes malades défigurées de candeur, un jeu où l'insolence peut triompher face à l'adversité. Comme elle est baroque, leur comédie furieuse... Ils se trémoussent ensemble sur la scène écarlate, chacun occupé à trop croire à son rôle. Là où l'ont peut incarner ce que l'on craint le plus pour mieux apprivoiser les apparences trompeuses, on l'on peut feindre impunément tout en étant cru, où l'on peut se convaincre des mensonges aimants... Et elle est belle la scène, elle chante sous leurs claquettes. Elle est impressionnante leur représentation, grisante d'intensité, d'une ampleur presque mythologique. A tel point qu'on se prend à glisser dans son rôle, à sentir le costume adhérer à sa peau.  Et alors on est fait, comme un rat- ou quelque autre animal pris à un piège fatal. Il y a toute une faune qui expire en ces murs.

Prison d'or rouge martelée jusqu'à l'inexorable par ses propres bagnards. Ils dansent derrière leurs barreaux de poussière, comme des polaroïdes fondus par la chaleur. Les beaux crevards qu'ils font, prisonniers volontaires. Vautrés à l'argile incarnat dans laquelle ils s'assomment, vagissent, piétinent. Couinant en concerts hystériques pour couvrir les murmures fielleux leur parvenant de leur conscience lucide. A honnir, puisque la peur est là, ennemie de la raison. Terreur collective qui se chuchote avant d'exploser en paroxysme de violence désespérée. Se bousculant dans leur croissance incontrôlée ; tous des porcs terrifié piétinant dans l'attente de leur fin mécanique. Couperet aiguisé asséné sur la nuque. Départs affolants, tumultueux et sanglants. Un En-Dehors hostile. Vaste et indifférent à leur existence de parias, d'oubliés. D'indésirables estropiés.
La Maison est une cage. Geôle écarlate, organique, pulsant tendrement à l'unisson de leurs peurs. Et Raspoutine le voit clairement, ce bagne asphyxiant, claustrophobique ; à travers son amour teinté de dépendance, dans toute sa gloire ignoble, il l'admire, la craint, aspire à s'y confondre. Cette décharge humaine. Ce n'est pas un foyer, une école, une main tendue aux orphelins et aux handicapés. C'est une arche grotesque où palpite la lie de l'humanité, repêchée au caniveau de la misère humaine. Un navire à la cale profonde emplie de maladies et de déchets rampants. Tout comme on envoya des assassins et des voleurs habiter l'Australie, on y a entassé le troupeau des boiteux, les égarés du long chemin, les perdants congénitaux. Eux tous, et lui compris. Bateau des moins que rien en partance pour un Nouveau-Monde peuplé de rêves et de cauchemars, comme toutes les terres à découvrir. Mais plus sauvage qu'aucune autre contrée. Car sous la crasse du plancher, les fresques frémissantes des murs, il y a  l'Envers. Les véritables entrailles de la Rouge, la véritable Maison, cachée au regard des simples visiteurs. Ventre fécond, profond... Tendre matrice de poussière où renaître bordé. Aux viscères foisonnantes, se dissoudre et mourir. Disparaître et ne jamais revenir...

Une chance à saisir. C'est ce qu'est le Maison. Et tous les mythes qui s'y construisent, s'y effondrent ou perdurent, sont autant de chemins amovibles conduisant à son cœur- ou à l'abîme. Il est aisé de trébucher, de faire entorse aux règles... Et d'en payer le prix. Car il faut savoir croire, accorder aux rituels la valeur qu'ils appellent, consentir aux offrandes, frisonner à la gloire de leur aimante ogresse. Il faut apprendre à aimer les morsures de la Rouge. Quémander ses baisers semés de crocs, ses caresses griffues, apprendre à les considérer comme autant de faveurs. Il faut se laisser mâcher et réduire en bouillie par les lentes mastications grinçantes de la Maison, car afin d'atteindre l'Envers, il faut se défaire de sa dépouille charnelle, devenir une présence informe, un gruau de pensées, de pulsions, pur frémissement de sauvagerie bestiale, hymne vivante d'idolâtrie aveugle. Il faut s'adonner tout entier à la peur de l'avenir pour mieux le refuser dans un pur mouvement de crainte écœurée, saisir la possibilité de pouvoir le déjouer. L'obstruer par un choix, par une dissipation. Rejoindre le folklore, devenir un membre du peuple vampirique des légendes et des mythes, arracher sa subsistance aux caboches enfantines, en sucer tous les rêves, se repaître des peurs. Si tout n'était qu'invention au départ, les choses ont changé depuis longtemps déjà. Certains le comprennent, d'autres pas.
Mais Raspoutine a compris. Il a saisis le pouvoir que recèle la croyance, des années de foi aveugle et de terreur reniée. Pouvoir du sang, des larmes... L’enjeu des sacrifices. Donner substance à leur délire, lui donner l'os, la chair, le sang. Construire le corps du mythe à petits coups de phalanges. Et s'il en doutait, Banshee a finis de dissiper ses doutes : tout est vrai. Tout est vrai et il y prendra part.

Mais que se poursuive donc la comédie fastueuse ! Il y excelle trop pour vouloir la quitter. Sans doute est-il l'un des plus doués d'entre eux à ce petit jeu des dénies et des masques, l'un des plus flamboyants menteurs à habiter les lieux. Lui qui prétend être déjà adulte, quand il ne rêve en fait que de glisser aux coulisses de la Rouge.


   Comment perçoit-il L’Envers ? —
Prétexte à tous les fantasmes, à toutes les folies solitaires, démences nocturnes passagères, victoires impies de l'imagination. C'est un asile à ses songes débridés, un refuge à ses craintes, ses pleurs occasionnels, tumultueux et brûlants. Là-bas seulement, ses nerfs lâchent. Fouettent en dehors de la carcasse, jaillissant de la peau en une hydre furieuse. Sous le costume, il n'y a qu’un écorché. Alors il s'y déverse en sanglots rageurs, en paroles inaudibles, s'y offre en danseur ivre au bal un peu moite de la mélancolie, flétrit du cœur par des recherches vaines -mais où es-tu Banshee ?-, les paupières battantes sur un rythme serré, haché, haché comme son cœur, sa vie, sa pensée désordonnée par le départ du seul véritable Cerf Royale ; il cherche le spectre d'un visage aimé, s'effondre aux murs, se tord au sol. Hurle. Grogne. S'étend aux ombres les plus noires, amas de ronces vivantes. Sa silhouette massive hante les couloirs, vêtue de clair de lune, se dessine en teintes riches, veloutées, ferrugineuses. Il est de terre brûlante, déglutie par l'abîme, mosaïque de rocaille et de boue. Une œuvre magmatique, vibrante. Formé par le feu d'artifices d'une centaine d'épices. Il va nu dans la nuit. Tout d'ocre et de fusain, ciselé pas la nuit dans le bois d'un vieux chêne.  La nuit d'humus en laquelle il s’enfonce et puise une nouvelle force.
Il y fleurit, charogne infâme, printemps suave déversé par saccades. Il y déborde en prairies entières, effluves élastiques de la respiration, fluidité liquide du geste. S'exalte en vrilles puissantes, éparpillant ses sens. Il s'y donne toute entier à des passions sauvages, à des pulsions bestiales qui font craquer ses os des orteils jusqu'aux tempes. Il s'y isole pour mieux y éclore en hallier bouillonnant d'épines, remué de crocs blancs. Sourires et grognements dans l'albâtre des dents. Fourrure en ébullition sur le roulement des muscles, ondulante comme la suie hérissée des orages, planant tel un présage sur sa peau de vapeur. Yeux crépitants, lèvres-silex, il n'est que d'étincelles entrechoquées entre elles. Enflammées à chaque mot. Et la langue est un fouet, un faisceau de lumière. Une colonne de feu dans la gueule du volcan.

Mais son fracas s'enfuit toujours avant qu'on le décèle. Une silhouette inquiétante, une présence furtive- on l’aperçoit le plus souvent de loin, errant en solitaire. On lui doit certains des cris les plus glaçant déchirant la forêt, mais également quelques unes de ses plus belles musiques, chants bas ou mélodies soufflées à la syrinx.
On se souvient d'un temps où le faune était plus malicieux. Il allait jadis à travers l'Envers répandre ses histoires et tourmenter autrui- jamais avec ses crocs, et un peu moins hirsute. Il était vagabond et percutait de rencontres en rencontres les autres noctambules, n'allant se perdre aux confins de l'Envers que pour mieux en revenir les joues gonflées de mots. Récits, chansons, fatras de rimes ineptes... Bibliothèque de chair, de nerfs, de souffle, patrimoine onirique incarné vomissant son savoir aux premières oreilles venues. Assommant plus qu'à l'accoutumée de paroles, avec exaltation. C'était un Raspoutine aspirant au partage, avec lequel passer de longues nuits insomniaques.

Et puis le temps a fait son œuvre. Il s'est mis peu à peu à éviter les autres voyageurs. Il est devenu plus rare, au fil des ans, d’apercevoir le faune, et ceux qui le croisèrent aux nuits les plus profondes ne purent que noter les changements vertigineux de son anatomie. Bestialité plus prononcée à chaque mois écoulé, tandis que l'échéance approchait à pas de velours, la sienne, épée de Damoclès encore fantomatique, mais surtout celle du Cerf aimé, aîné papillonnant vers la fournaise terminale de son Départ, quand il y avait déjà un brasier qui l'attendait dans l'étreinte amoureuse... Comme en réponse à la crainte, ou la colère, la sauvagerie montant jusqu'aux lisières du corps pour en tordre les lignes. Puis un éclat, un feu qui blesse, qui mord et qui attire- chauffe sous la peau rugueuse, brûle dans l'âtre de l’œil, rugit au fond de la bouche. Une douleur qui s'installe, une brutalité nouvelle- et quelque chose d'inexprimable, une altération profondément charnelle.
Grandirait-il encore envers ses propres craintes ?
Certains soirs, il ne s'agit pas d'une sylve tranquille mais d'une forêt d'automne où célébrer le rut. Certains soirs, un galop effrénée fait frissonner les bois. Certains soirs, on est que trop heureux de ne pas le croiser.
Et pourtant, c'est toujours la gueule débordante d'histoires que Raspoutine s'en vient pendant les Nuits des contes, aussi prolifique qu'il l'a été depuis la première fois. Et nul trace en journée de cette rage, ni de cette souffrance, rien que l'outrance coutumière au garçon. Nulle parole de regret ou d'hommage à Banshee, comme le veut la coutume- on ne parle pas des Disparus, ni de ceux qui s'en furent. Quant à ceux qui savent à qui appartiennent ces sanglots ou ces cris qui vont comme des cutters en déchirant la nuit... et bien ils ne savent qu'en sourdine, qu'à mis-mot, ils ne sont gratifiés d'aucune certitude et ne se comptent que sur les doigts d'une main.

Quand il n'est pas occupé à y chercher Banshee, gueulant son mal d'amour dans les confins des bois, Raspoutine voyage de long en large à travers l'infinité de l'Envers. Il lui arrive même de s'y perdre. D'y passer plusieurs jours à errer, sans pourtant s'inquiéter d'en trouver la sortie- cela arrive même aux Sauteurs. Certains le veulent, et c'est son cas. Explorer la mythologie fluctuante de la Maison, traquer ses fantômes, sillonner ses méandres... S'il y avait eu un sens à s'improviser cartographe de l'Envers, il en aurait volontiers été l'un des plus acharnés. Mais il aurait été bien mauvais à ce jeu là, préférant de loin se perdre plutôt que de marcher sur des chemins ouverts.
A défaut de cartographier quoi que ce soit, Raspoutine est donc devenu un explorateur avide de tout, un chroniqueur de rêves, un être bâtard entre l'aède et l'ermite. A ses yeux, l'Envers n'est rien de moins que le véritable visage de la Maison, polymorphe sous son masque de plâtre et de bois écarlate. Et ce visage est aussi le leur, mosaïque fluctuante déchirée de contradictions inscrites à sa matrice. Le sien.
Il n'y manque guère plus que celui de Banshee...


   Quel est son avis sur les adultes/enfants ? —
Il y a d'abord les Cerfs. Sa famille et son nouveau fardeau. Beau troupeau d'éclopés réunissant les plus étranges pensionnaires de la Maison, désaxés irrécupérables destinés à la Disparition. Tous perdus. Mais il les aime à sa manière particulière, les tartinant de claques, de bourrades, de rugissements intempestifs, leur assénant son humour et ses humeurs gaillardes- c'est une vraie tendresse au fond de ses yeux, un amour véritable dans ses sourires d'ogre, mais un peu trop brutale pour ne pas hérisser. Il faut faire un peu de chemin à ses côtés pour comprendre qu'il n'y a là qu'une affection fraternelle un peu gauche et naïve, une bienveillance pataude. A la vérité, il est emplis d'ardeur et de bonnes intentions. Il est prêt pour eux à frapper et à montrer les dents, profondément attaché à la notion de groupe. D'aucuns diraient pourtant qu'il n'est pas à sa place. Puisque les Cerfs réunissent en général les pensionnaires aux corps les plus marqués par la maladie, les plus tordus par les anomalies, il n'en fait que plus tâche parmi eux. Mais conçoit de ce fait un sentiment d'obligation plus fort encore pour les membres de son groupe. Il est celui contre lequel on vient chercher de la chaleur l'hiver, celui qui a toujours l'oreille attentive, les bras ouverts et l'épaule offerte, comme un perchoir pour oiseaux déplumés. Celui qui rassure quand les nuits sont trop profondes, trop habitée. Il ne connaît que trop ses responsabilités à leur égard. Il est l'ancre qui les rattache au monde physique, obsédant de matière et de sensualité, quand eux sont prêt à s'étioler, éthérés, pour rejoindre l'Envers. Il est le mur qui les sépare du royaume des esprits. Une membrane épaisse de chair et de paroles.
Tout à la fois gardien, et nuisance.
Il est leur énorme saint-bernard bâtard, chien de garde féroce, ou vieux cabot déglingué, infiniment aimant, contre lequel chercher un peu de réconfort. Veillant pour sa famille d'éclopés, assurant si besoin les représailles physiques, gueulant à tout bout de champs pour exprimer sa joie, sa douleur, son ennui... Puant, crasseux, mais d'une loyauté sans bornes. Raspoutine protège et console les siens tout autant qu'il les indispose.
Mais a t'on idée de donner la charge d'une famille à un chien, aussi fidèle soit-il... ?

Puis dans son cœur à la suite viennent les Loirs, première famille d'adoption envers laquelle il a toujours gardé une grande sympathie, une tendresse réelle. C'est parmi eux, les peintres, les poètes, les sculpteurs qui composent avec la boue, les déchets, la ferraille et tout ce qui peut se malaxer, se creuser, se graver, qu'il a fait ses premiers pas hésitants au sein de la Maison. Un peu plus d'une année à les suivre, à apprendre. Égaré dans une jungle palpitante de sons et de dessins. Dans la cohorte des abandonnés, il a cheminé auprès des saltimbanques. Et il n'aurait pu espérer meilleur sentier où s'enfoncer dans les méandres de la Rouge que celui des artistes trébuchant dans leurs nuées de symboles, composeurs d'attrapes-rêves, peintres maniaques souillant les murs de leurs fresques poisseuses. Rêveries collantes expectorées tout le long les couloirs. Bourbier d'images peinturlurées avec fureur. A la gloire de l'esthétique ! De l'imagination ! Mélodies frissonnantes, expressions bariolées. C'est toujours un concert, chez les Loirs... Les oreilles pleine de chants, de musiques... On ne sait pas se taire, chez les Loirs... Et peut-être y a t'il concouru en imprimant durablement sa marque, peut-être est-il responsable d'une des nuances vibrante de ce joyeux bordel. Un sabot dans la fresque d'empreintes laissés au cours des ans.
Mais peu importe au fond. Il y aura toujours une place pour les Loirs dans le refuge de ses bras, une épaule ou un bras à qui voudrait son aide. C'est une chaleur qui lui vient des entrailles au souvenir de ces années perdues- le chant de Rossignol, le violon d’Éphélide, l'odeur flottante des tisanes de Papy, quand ce n'était pas le parfum de Diva... Et bien entendu, il n'en était que plus proche d'Orcynie, veillant du coin de l’œil. Que sa vie soit plus douce ici qu'elle ne le fut à l'Extérieur, coincée entre l'impuissance écœurée de ses parents et la cruauté imbécile de ses camarades. Encore maintenant, pas un jour ne s'écoule sans qu'il n'accorde à sa sœur une écoute attentive. Il n'est pas rare de le voir attendre à l'entrée du dortoir.

Les Rats sont de curieux bestiaux. Tignasses fluctuantes au grée de couleurs et coups de ciseaux aléatoires, gueules renfrognées ou retroussées par des rictus cyniques. Ils sont violents les Rats. Désœuvrés et sauvages. Ils sont de cette jeunesse animale et perdue, montrant les crocs pour éloigner les mains tendues prêtes à l'auscultation. Grognant et plastronnant pour cacher ses blessures- celles qu'elle s'inflige tout autant que les autres. Ils s'habillent de feulements, ils se coupent, ils ont la bouche emplie de morsures. Pourtant ils couinent, les ratons, comme eux tous ils ont peur. Mais qu'y peuvent-ils ? A part prétendre. S'ils sont bons menteurs, Raspoutine sait, pour être lui même un dissimulateur, combien les manifestations de leur rage adolescence, l'exhibition carnavalesque de leurs attitudes rebelles, n'est qu'un gigantesque et voyant signal d'alarme clignotant au néon. Impressionnant, trompeur dans son outrance, mais pourtant évident. Le feu d'artifice effréné à visée pyromane de leur terreur face aux fureurs du monde. Peut-être leur Chef ne partage t'il pas cette angoisse viscérale, Fange l'homme de fer, petit Staline aux yeux d’onyx ne faiblissant qu'à la gloire sa sœur, mais ses suiveurs ne sont pas différents des autres pensionnaires.
Si chaque Rat est un chef-d’œuvre vivant d’individualité, quoique marchant à la cadence dictée par Fange, ils ont tous la même peur gravée au cutter dans la moelle. Et si leur danse est saccadée, sauvage, violente... elle n'est en pas moins paniquée. Parmi tous, ils sont peut-être les plus bons menteurs, les plus adeptes du théâtre. Mais leur bestialité n'est pas feinte : ils honnissent la faiblesse, cherchent à la déchirer. Ne supportant guère leur miroir qu'elle leur tend.
Mais pourquoi donc chercher à y remédier ? La Maison a besoin de ses Rats et de ses sacrifiés. Et en sourdine, ils le savent tous.

Les Cygnes. Ceux là l'amusent et l'indiffèrent, lui font parfois pitié. Guidés et bourgeois, ils cherchent à s'élever au-delà de cette jungle rouge, aspirant à la fuir plutôt qu'à la comprendre. Dans leur évitement absurde, leur mise à l’écart acharnée, consentie, ils ne font que s’ériger volontairement en proies. Ombres chinoises par trop visibles. A chercher la pureté au milieu de la crasse, à vouloir embrasser leur idéal abscons, ils n'en deviennent que plus évidemment des agneaux sacrificiels. Si blancs sur ce panorama tout en nuances carmines. Les Cygnes n'ont pas cherchés à se prémunir contre la Rouge avec les ressources de leur intellect : ils la rejettent en bloc, sans s'armer d'autre chose que de mépris et de dégoût. Mais à vivre dans son ventre, comme eux tous, ils ne peuvent pourtant pas lui échapper. N'ont-ils donc pas compris que pour s'affranchir d'une prison, il faut l'étudier, et non feindre de ne pas s'y trouver ? Puisqu'ils ne voient en la Maison qu'une antre d'aliénés, qu'ils se refusent à la comprendre, les pauvres Cygnes se sont ôtés eux même toute marge de manœuvre. Ils croupissent dans leur impasse sans guère faire quoique ce soit d'autre qu'attendre -le passage du temps, la mort ou qu'un loup s'introduise au sein de la bergerie-, convaincus d'être libres de toute emprise délétère, quand ils ne sont en réalité pas moins névrosés que les autres enfants de la Rouge. Mais là où Cerfs, Rats et Loirs se vautrent bestialement dans le paganisme de leurs coutumes tribales, les Cygnes vénèrent les dieux de la Conformité ; ou tout du moins, de ce qu'ils s'imaginent l'être. Petites caricatures d’adultes en miniatures, non moins dépendants de leurs rituels... Non moins parias à l'Extérieur. Voilà le drame silencieux des Cygnes, se refusant à la seule place qu'on leur a réservé, pour en briguer une qu'ils n'atteindront jamais. Indésirables jappant à la porte d'un monde qui n'a pas voulu d'eux, et rejetant l'étreinte aimante -mais certes cannibale, asphyxiante, cyclopéenne- de cette déité ambivalente qu'est la Rouge.
Raspoutine aime à les provoquer. Car il est le revers de la médaille qu'ils tendent. Là où les Cygnes représentent supposément l'ordre et la raison accompagnant l'accès à la maturité, lui s'est fait l'avatar de sa sensualité. Il est l'adulte sulfureux rayonnant de confiance, ils sont les puritains, les employés de bureau, les fonctionnaires tatillons. Il est voyou, flamboyant désaxé, et ils sont respectables. Chacun d'eux tend aux habitants de la Rouge une image dévoyée et caricaturale de l'Âge Adulte, étape décisive cristallisant toutes les craintes, tous les fantasmes. Synonyme de mort et de renouveau, d'amputation inévitable, de possibilités multipliées ... De départ. Petite mort sans jouissance.
Raspoutine trouve aux Cygnes une beauté tragique. Et il prend plaisir à danser avec eux ; quand bien même ce plaisir n'a rien de partagé.

Puis il y a les Adultes. Véritables ceux-là. Mais fantoches dans leur autorité, sans emprise sur leur monde, à moins qu'ils n'aient consentis à y glisser aussi... Quand ils n'ont pas été eux même pensionnaires, jadis, à l'image de Moustache. Les Adultes, grands fantômes, grands Inutiles n'étant bon qu'à maintenir une façade pour les yeux Extérieurs qui s'égareraient jusqu'ici, outrepassant le barbelé protecteur de la forêt poisseuse.
Vraiment ? Ne seraient-ils bons qu'à faire office d'écran entre la Rouge et le reste du monde ? Raspoutine n'y croit pas.
Les adultes transitent entre deux univers. Ils sont les passeurs qui rapportent de l'En-Dehors tout ce que la Maison ne peut pas leur fournir. Nourriture, objets divers, de culture et de plaisir... Ces clopes qui fument à leur bec juvénile, cette pitance qu'ils ingèrent sans y faire attention, ces musiques qu'ils écoutent, les milles et unes babioles composant leurs grigris, leurs œuvres, et parfois même leurs armes. Ils les doivent à ceux qui franchissent la frontière. Adultes pénétrant le royaume des Départs. Ils ne sont pas des Inutiles grelottants face à l’immensité d'un mystère qui les dépasse, loin s'en faut. Ils sont des Essentiels au rôle ingrat. Parias dans ce monde d'enfants, mais pourtant nécessaires à son bon fonctionnement. La machine grinçante de la Rouge ne pourrait pas tourner sans eux. Raspoutine ne se fait guère d'illusions à ce sujet. Ils doivent beaucoup à ces Adultes qu'ils n'acceptent que du bout des lèvres, qu'ils exhibent au coin de l’œil, à la périphérie de leur petit monde encagé. S'il ne peut leur accorder les réponses qu'ils souhaiteraient parfois, Raspoutine les respecte malgré tout. Il ne déconsidère pas les Adultes, les a en sympathie- eux ne feignent pas comme il le fait sans cesse. Eux qui vivent en équilibre sur la corde tendue qui unit l'En-Dehors à la Rouge... Quand ils n'ont pas su se frayer un chemin jusqu'à eux, se creuser une niche dans leur royaume troglodyte, tout comme Ours y parvint.
Il ne s'agit pas seulement de composer avec eux, mais aussi de leur rendre justice, de ne pas les exclure tout à fait de leur monde. Raspoutine s'y essaie, tant bien que mal. Car s'il n'ira pas le proclamer trop fort, il les estime pourtant. Attend peut-être d'eux une aide qu'il est pourtant bien incapable de leur demander.
Pensées en l'air

Spoiler:
 
Fragment d'Âme

( A lire en bas parce-que j'ai mis forumactif en pls. )
Le Début du Conte


- C'était comment pour toi, à l'Extérieur ?


- Assurément moins rouge.


- Tu as compris ma question. Et moi ton évitement. C'était donc si terrible... ?

- Tu sais Couseur, il n'y a rien à en dire. Je suis certain qu'en réunissant quelques pièces du puzzle, tu seras à même de retracer ce prélude à l'histoire que je compte écrire ici. Dans toute son immense absence d'intérêt.

- Je déteste les puzzles...

- Alors contentons nous d'écrire pour nos lendemains.


   

En complément de la fiche, voici un petit topo sur les différents personnages qui y apparaissent, pour peut-être mieux s'y retrouver :D. Ils sont par ailleurs à votre disposition si vous voulez les évoquer en rp. Si vous avez besoin de détails à leur sujet, mpotez moi !

Spoiler:
 


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Merci à Fantâche pour mon avatar <3
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Raspoutine
Lun 31 Juil - 11:57
( Suite de la fiche parce-que putain flinguons la limite de caractères de forumactif wéééé )

Fragment d'Âme

Sur la porte, dans une calligraphie exagérément lisible, épaisse, un peu pataude : "Club de Littérature de la Maison". C'est punaisé, une couleur différente à chaque coin. Jaune-vert, rouge-bleu. En dessous, une autre feuille, scotchée : "Thème du jour : que vous évoque Raspoutine ?"
Cela fait désormais deux semaines que Banshee a disparu. Deux semaines d'incertitude à se demander si la nouvelle hiérarchie des Cerfs tient ou non de la mauvaise blague. Et pourtant, cela persiste, envers l'hébétude générale, le scepticisme ambiant. L'absence d'une part, l'outrance de l'autre. Mais les murmures s'évaporent au soleil de ce nouvel été, marqué par le sceau déjà connu du spleen et du malaise. On cherche à oublier ceux qui sont partis sans prendre l'ambulance ou glisser vers la tombe, trimballés en un tombeau plus vaste et plus profond qu'aucun des décédés de ce nouveau départ, au-delà du chemin traversant la Forêt. D'ailleurs, ce sera bientôt chose faîte : ceux qui quittent la Maison n'ont plus droit de séjour dans l'esprit de sa faune inquiète, oublieuse et névrosée. Ce sont des bêtes fragiles qui peuplent ses confins tendrement écarlates, qu'une pensée seule pourrait briser. Alors elles refoulent volontiers le souvenir des visages qui s'éloignent- c'est laid un visage qui s'en va. Les survivants des Départs sont mieux ainsi, à jamais disparus. Arrachés à l'existence et à la trame du monde. Dissous dans l'océan de l’Extérieur. Il n'en restera bientôt même plus la démangeaison à la mémoire des occupants, pas même des cicatrices dans la chair de la Rouge. Alors, de nouveaux agneaux débarqueront pour se joindre à leur troupeau boiteux, masse juvénile grouillante enrichissant le gruau bouillonnant de leur univers cloisonné. Éphémères tournoyant autour du cœur carmin de la Maison, et n'aspirant qu'à se fondre en ses palpitations.
Mais il ne s'agit pas encore du sujet soulevé par Papy, car on ne pense pas au futur quand on habite la Rouge. On se tourne plus volontiers vers le passé, pour explorer ses mystères, quand on ne se donne pas tout entier au présent. Cette semaine, c'est donc d'un résident de longue date que l'on parle. De l'un d'eux plus particulièrement ; l'un des plus évoqué ces temps-ci par les rumeurs qui tournent.
A l'intérieur de la salle, derrière la porte close, les mines finissent à peine de torturer le papier.

Là, c'est étrangement feutré. Plein de tapis, de tables basses, de bibelots en plastique- on ne tolère pas la porcelaine, même pour y boire du thé. Trop fragile. On a voilé les fenêtres avec des draps cousus d'un milliers de mots entremêlés, ouvrage d'un Loir prestigieux depuis lors renvoyé au néant de l'Extérieur. Et la lumière filtrée tombe avec incertitude sur une ronde silencieuse occupant le centre de la pièce, cernée de tapisseries, de babioles et de syllabes flottantes, gondolées par la brise ou par le jeu des ombres.
Cercle de chaises et cendriers environné des spectres de phrases irisées, bariolées, ondulant d'une couleur à une autre dans une rage muette. Des volutes de fumées qui se prélassent aux murs comme des fantômes de chats d'une blancheur onctueuse. La lumière asphyxiée. Et dedans, les gamins.
Ils sont six attendre. Six éclopés échoués ici. Six paires d'yeux, six bouches closes. Six gueules tournées vers un septième, qui elle, fixe le sol. Fixe ses pieds nus, sales, ses orteils qui tricotent avec nervosité.
A la marge du cercle, un huitième en maraude, ne regardant personne mais s'occupant des cendres, ramassant les ordures et remplissant les verres. Larbin spectrale à l'orée de cette ronde magique- inquisitrice.
La gueule fuyante de l'observé se relève dans un ample mouvement de cheveux, ondoiement timoré d'enflammé de la tignasse. C'est un garçon au long visage blafard. Cils rutilants, crin flamboyant, mais sa face allongée est livide derrière les éphélides dont on l'a mitraillé, sa présence n'a rien d'imposant qui invite à l'écoute- il n'a à priori pas l'ardeur de sa pilosité. Il n'y a pas de chaleur dans son expression. Rien que la crainte scrutatrice des introvertis.
Les mots se heurtent aux lèvres du rouquin. Elles sont crispées, marmoréennes. La feuille palpite dans sa main, poisseuse de mots, menacée de froissure- c'est comme un cœur qui frisonne sur la page. Ses mains tremblent toujours un peu quand il est entouré. Elles lui échappent, se mettent à tressauter avec fébrilité, colombes nerveuses frémissant de tout leur albâtre moucheté, volatiles enchaînés par l'os à ses maigres poignets. Cherchant à fuir, méconnaissant le repos, comme tout le reste de son être mince. Il lutte avec le monde tangible, lui oppose une crispation incertaine, hésitante. Ses yeux ont gardé cet écarquillement inquiet et scrutateur qui lui a valu, conjointement à d'autres particularités remarquables de sa gestuelle prudente, d'être nommé Faon. Malgré son nouveau nom, cette identité là lui colle encore au corps comme les éphélides qui lui bourgeonnent des épaules jusqu'au front. Giclures de lumière nécrosée sur la peau. Il partagera toujours avec Fantôme une même détresse de biche. Plutôt appropriée pour deux Cerfs de longue date... ?
Mais il lui faut lire à voix haute. Partager le récit. C'est la règle. Et Papy ne ronchonne jamais autant que quand on ne respecte pas les quelques rares qu'il impose à certains occasions.
Alors Chaman prend la parole dans le torrent de ses cheveux.

<< C'est avant tout l'odeur. Sauvage, sylvestre et lourde. Un parfum bestiale et terreux, une puanteur ursine, florale, exubérante de vie. Odeur palpable, dense et rêche, comme un crin, aussi enveloppante qu'une fourrure encrassée, presque écrasante d'être complexe, brutalement animale- sexuelle, piquante.
Odeur de prairie déversée par saccade, de sous-bois fleurissant, pourriture fulgurante. Effluves de suées viriles, d'efforts guerriers, d'appétit prédateur- une écume collante, presque un nuage errant aux volutes adhésives. Ça l'habille, ça le porte, c'est une aura palpable. Une boue suintée et volatile, s’agglomérant particule après particule aux narines étrangères. Délicieuse infection s'en prenant aux sinus, pénétrant les muqueuses et gagnant le cerveau. Colonisant le crâne à la gloire renouvelée des sensations. Les méandres juteux où louvoient les pensées, encrassés par la tourbe de l'odeur, bouchés par sa présence, trop dense, trop avide d'attention- elle emplit tout l'espace, écartant l'air même de sa fumée pour s'imposer dans les poumons conquis. Épaisse et crémeuse, ondulante et pulsante, elle a sa texture, son empreinte... Son propre langage. Un idoine outrancier.


Il s'humecte les lèvres, jette un regard furtif à l'auditoire, à travers des mèches rousses entremêlées en une torsade minable. Ses mains ne tremblent plus. Une distance s'établit entre lui et les autres- les mots l'entraînent. Littéralement. Les perspectives s'étirent sous ses yeux, se gondolent soudainement, l'éloignant du cercle, le repoussant dans un brouillard onctueux, au-delà du palpable. C'est l'amorce d'une crise mystique. Le voilà dans un royaume des flashs et des volutes d'encens.
Les impressions qu'il a voulu transmettre commencent à s'éveiller dans le terreau de sa chair, à vivre de nouveau sur le réseau de ses nerfs, à s'incarner au fil des mots en sensations spectrales. Palpitant sur ses papilles, sur sa rétine et dans sa gorge. Son corps est un jardin tout frissonnant de vie, remué par les vers. Il voit le garçon esquissé en volutes, il le sent. Dans la fumée des clopes, la pièce lui semble un peu plus trouble, les visages moins définis, plus soutenables en leur nature glaiseuse. Il lui revient d'y sculpter l'émotion au gré de son histoire.
Ce n'est qu'un infime silence. Il reprend calmement, d'une voix lente et ample, qui déguste les mots, les roule avec amour.

L'odeur est une lourde cape traînant à son envers, pareille à une fourrure sanglante, une peau écorchée lui pourrissant au corps.

Oui et il goûte à cette pourriture avec exultation, l'enveloppant dans sa langue pour mieux la savourer...

Elle l'habille, le répand, le projette en avant. Elle insinue Raspoutine tout au fond des poumons, le fait palpiter dans une inspiration, volute de faune enroulée aux narines, serpentant sous la peau. Pelure aromatique, effluence affolée, c'est une main brune et sale farfouillant aux entrailles. La main extensible de l'haleine, bourrasque carnassière remontant de son corps, aux doigts d’effluves alourdies de moiteur... elle s'exhale de ses papilles comme du fond d'un marais, putride et chaude et charriant de somptueuses puanteurs entremêlées en une hymne olfactive.
Si tropicale que sa bouche à elle seule vaut toutes les flamboyances qui fleurissent dans les printemps alpins, purpurine enflammée engorgée de nectar. C'est une rose charnelle, grouillante d'épines et de parfum. Une rose palpitante fouillée d'une vermine de baisers, de mâchonnements linguales, éparpillant ses pétales en des manœuvres fauves, printaniers éclatement dans un écrin de barbe. La bouche est maîtresse en ce visage ardent.


Et il la voit suspendue dans la fumée tel un phare écarlate, iconique, subservise, comme un rappel obsédant au Rocky Horror Picture Show et à sa scène d'entrée. Lui insufflant les prémices d'une fièvre mystique qui fait grincer sa voix dans la douloureuse extase des mots arrachés au velours de sa gorge, accouchés avec peine, au prix d'articulations si méticuleuses qu'elles lui scient la mâchoire, font craquer son visage. Cela vient et l'emporte, le conduit à la bouche...

Elle le module et le déforme au gré des gymnastiques qui la distendent, la contractent et la font éructer. Les mots se tissent et se dénouent entre ces lèvres pourpres. Voluptueuses et souples qui se contorsionnent Somptueuse calligraphie, lignes cursives de feu. Chair en fleur, éclose au printemps de sa respiration. Mais leur satin s'écorche, car on y mord, on y creuse, et les sillons sanglants y sinuent en crevasses éphémères... Elles sont aussi brutales, pimentées, bondissantes, les lèvres du grand faune. Et festonnées des mots.

Il est croqué comme eux par cet enfant des bois. Frisonne.

Des mots fouettés, torturés, noyés sous des flots salivaires, roulés dans les recoins obscurs du palais, claqués entre les dents, malaxés dans l'intolérable moelleux de la langue, la tendre couenne écarlate où se nouent les saveurs. Écrin de porcelaine et de feutre carmin où procréent les papillons du langage. Phalènes humides, glaiseuses, dans la moiteur goulue du cocon buccale ; c'est drue en nuées entre ses joues râpeuses. Grouillement d'ailes et d'esquifs fendant le muscle rouge, marbré, comme une rivière carmine tranchée par les pirogues... Tout cela sue de la bouche, gicle de son outre carmine, cascade en puissants maillons de syllabes, en souples tissus d'harmoniques sépulcrales, en grognements de basse. En sa tessiture souterraine aux éruptions cursives, la voix est à l'ample mesure de son propriétaire : volcanique.

Lui même en éruption a un sursaut vouté, geyser de cheveux roux et d'épaules arrondies. Ni debout ni assis sur sa chaise, une position grotesque et ses mains qui tournoient. Chaman balance imperceptiblement, exaltant et piégé dans une de ses légendaires crises psychotiques. Il chuinte audiblement les mots.

Et l'haleine enveloppante qui en pare les excès est comme un voile dense grouillant d'ondulations, un habit de cuir chaud foisonnant de reflets, lustré, huilé, qui dévoile la pudeur au lieu de la cacher. Entre ces lèvres captivantes, qui dévorent et projettent, la voix est un outrage glorieux, et l'haleine une nudité somptueuse, assommante, d'une crudité sanglante. Sensuelle à s'en damner.

Il le soupire et il crache.

<< Tout ce qui a trait à cette bouche est obscène. Elle est ignée vorace et lourde, et pourtant acrobate, pourtant souple et moelleuse. Elle est coulante et ductile, conquérante impérieuse. Elle peut se faire crémeuse, torride et épicée, où bien brutale, agile et dure. Elle peut être molle, ondulante, ou bien crispée nerveuse. C'est une bouche sexuelle. Une bouche à aimer, qui aspire, une bouche à sucions, cannibale ardente, et une bouche féconde, débordant de baisers, de morsures et de mots- elle les accouche par foisonnants amants salivaires, les cisaille sur le fil de sa langue érectile, puis les profile entre ses lèvres, les expulse à l'air libre. Ils lui viennent en félins élastiques étirés, languides, ou claquants, péremptoires comme des fouets abattus sur l'échine. Les mots frétillent comme des têtards au marais de sa gueule.

On l’appela Marais pour son regard tourbeux.

Humectés au magma de sa voix, chaude onctuosité de miel, de vase et de gravier, dégorgement d'humus en son haleine poisseuse. Ils se disloquent et se rassemblent, s'unissent en une chamade affriolante aux valses miroitantes de nuances, ils vont ronger l'oreille, s'y tapissent en replis vibratoires pour mieux y résonner. Ce n'est qu'une antichambre de velours et d'ombres investis de vermines. S'enfouir en meutes scélérates dans le terrier acoustique des tympans et s'y faire un abris n'est que le commencement ; les mots creusent jusqu'au méandre moelleux de la royale viscère, juteuse impératrice crépitant dans le crâne. Là, au cerveau, ils se fichent, s'éparpillent et entament une orgie. Et tandis qu'ils copulent de sa langue à l'esprit, giclés comme des charbons du fourneau de sa bouche, une autre infamie s'opère un peu plus bas. A la gorge si vaste, et profonde, et boueuse. Gorge de fange et de rocaille où se vautre la voix. Sans être articulée, sans prendre corps avec les mots, se couler en leur moule, elle impacte déjà. Car elle a son ampleur et ses chorégraphies : c'est une voix qui cueille en son mouvement allègre, qui s'étend comme une vague, lente, onctueuse et fracassante... Qui calfeutre l'oreille, qui s'y coule et caresse. Tsunami de velours. Catastrophe insidieuse. S'entortille à la moelle, vibre dans l'os et dans le ventre. Une voix d'entrailles et de poitrine, qui de sa tessiture évoque les profondeurs dont la gorge la hisse, les boyaux qui s'enroulent aux confins organiques. La voix du brame ou du chant bas, celle des tremblements de terre, des avalanches ou des amours bestiaux. Aussi accaparante et transgressive des frontières de la chair, s'en allant investir les confins des carcasses.

Il y vit lui aussi, placé au centre des choses, dans le ventre du monde. Palpitant de concert, projeté avec lui. Les flux se tordent autour de lui,.

La voix surgit, percute, Elle est à la mesure de cette bouche vivante où elle niche et s'enroule, prolifère en nuées. D'où elle s'élance, ouvragés comme un oiseau d'airain, martelée par la langue acharnée à la faire. C'est à travailler une voix comme la sienne. Matière fulgurante et magmatique reformée par des gymnastiques buccales démesurées, des articulations fiévreuses, méticuleuses, cataclysmiques. La gueule palpitante est semblable à une forge. La voix en est l'ouvrage, tout à la fois l'épée, et le fourreau : enveloppante, mais incisive. Elle crée puis guérie la blessure, la féconde pour lui faire accoucher des galaxies entières. De son action naît l'inspiration, ou le désir, ou la folie. Une alchimie des trois qui vous incendie l'os et en fait du charbon, un bâton gras de calcaire calciné duquel dessiner des fresques ténébreuses. Il sait s'y employer, vous empoigner au corps, consumer les boyaux, la moelle et la raison- il lui suffit d'ouvrir la bouche et de gargariser, de faire croître la voix en halliers foisonnants. Laisser la forêt se dégager de sa gueule, ramper hors de ses lèvres et vous saisir à l'os, s'entremêler aux trames de la chair et de l'âme. Sylve gluante et cannibale dotée de sa musique.

Dans sa transcendance, Chaman a la sienne propre. Mélodie rythmée par le jeu de syllabes.

Voix-cocon orchestrale, emphatique, reprend t'il dans un gémissement grave. Bouillante et basse, rauque à l'image du bois qui craque, chaleureuse et onctueuse comme les caresses d'une petite mort- un long grognement bas qui sait prendre l'ampleur des bruits de catastrophe.
Elle est l'âme musicale de Raspoutine, le tempo sur lequel bat sa folie gourmande. Elle le distend, l'engorge, le fait gueuler son rire. Ses aveux, ses histoires, ses mots d'amour félins. C'est elle qui fait vibrer sa propre barbaque brune, elle qui impose une rythmique à ses gestes. Elle orchestre sa danse. Ses fracassements faunesques.
<< Et il y a de quoi heurter le monde sur une carcasse de faune.


Comme un carambolage avec toute une montagne, glissant à travers la terre sur son tapis d'avalanche.

C'est tout un pays qui vous tombe dessus, toute une contrée sauvage dont les mots et les mains, les expressions farouches, font une faune brûlante, incendiée, frénétique, qui bondit comme saisie de douleur ou de folie. Il a le corps habité par ce qui y fructue, palpitant de nerfs en nerfs, cavalant sur sa gueule. Il y a en ce corps assez de reliefs, de zones touffues et moites, de profondeurs secrètes, pour qu'il mérite le titre de contrée. C'est assez vaste, assez pulsant, suffisamment traversé de courants. On pourrait l'explorer, s'y perdre et y construire ! Y édifier des palais de soupirs, des labyrinthes de caresses...


Il en soupire lui même, les yeux mis-clos en expirant les mots, la bouche entrouverte sur une exhalaison. Il peut presque sentir le corps moite à quelques millimètres, son propre souffle s'y heurtant, s'enroulant contre la gorge ample, y déposant une pellicule humide... Il peut vivre l'expérience de sa sensualité, s'y couler avec langueur dans l'étreinte évoquée, et...

- Merci pour ce déferlement lyrique Chaman, interrompt précipitamment Papy en profitant de l'inspiration profonde du rouquin frénétique. C'était très... mystique...
Et Raspoutine se dissipe à nouveau dans le brouillard toxique du tabac, balayé par Papy, il redevient informe. Absent. Chaman est arraché au ventre chaud du monde. La brume se dissipe. La lumière s'en revint et il perd tout contrôle sur les visages, qui ne sont plus de glaise. Face à leurs traits bien formés, indépendants de ses volontés, face à leurs yeux qui voient ce que bon leur semble, il se recroqueville sur sa chaise, froissant la feuille dans une crispation nerveuse qui entremêle les pattes de mouche de sa prose furieuse. Il se tait.
Ils vont rendre verdict. Une ombre auréolée prend d'abord la parole- et elle cajole cette parole, la délivre d'entre ses lèvres comme enrobée de velours.

- Sensuel murmure le Rossignol en observant le vide d'un air vague, la gueule bordée d'une douceur angélique.

- Obscène ajoute laconiquement Vésuve, l’œil vide, en torsadant lentement une feuille humide et crasseuse entre ses longs doigts bruns.

- Et carrément véridique se lamente Dément, qui n'a été accepté parmi eux qu'en raison de ses menaces pyromanes à l'encontre du groupe d'écriture en cas de mise à l'écart. Putain il est band-

- Qui veut prendre la suite de Chaman ? Coupe à nouveau Papy d'un air imperturbable en remontant ses énormes lunettes d'un index rigide.

Le Rossignol chuchote audiblement. Il le chante avec douceur de sa voix mélodieuse, roulant des mots diaphanes dans l'épais velours de sa langue dansante. Il va prendre la suite. Personne ne lui conteste cette prise de parole. On le laisse passer une main aussi longue et tranquille qu'une otarie sur sa feuille vrillée de phrases ondulantes aux déliés gracieux, on lui permet d'hésiter un instant face à la première ligne. C'est du plus bel effet, théâtralement émouvant, mais non moins désespérément naturel que les autres instants-pépites conçues par les manières délicates de cet oiseau crashé parmi eux. Si dénué de calcul qu'on lui passe même de pousser le bouchon un peu plus loin encore, quand il suspend deux secondes à ses lèvres feutrées avant d'articuler son premier mot, de le filer avec amour comme un ouvrage de verre, sculpture de salive et de respiration, formation moite et fragile menacée d'éclatement. Délicatesse ondoyante, et précieuse, délivrée comme une bulle.
Tous y voient un cadeau, comme un instant de grâce. Immanquablement hypnotisés par sa beauté éthérée tissée de filets de miel, de crème, de parfum et de lumière. Si vaporeuse qu'elle en est asphyxiante. Androgynie onctueuse au magnétisme trouble, ignominieusement perpétuée jusque dans ses manières- c'est le trouble angélisme orientale qui irradie de l'oiseau. Rossignol est de ces êtres à l’écœurante magnificence, dont la moindre déglutition frise le geste artistique. D'une langueur distinguée, imposante et pourtant humble. Il n'y avait guère qu'Ephélide pour le concurrencer en matière de sublime, du temps de sa présence. Mais là où l'aîné n'était qu'un captivant incendie en mouvement, de la tignasse rouquine jusqu'aux longs doigts nerveux, sourires enjôleurs balafrant la nébuleuse cloutée à sa belle gueule d'éphèbe, staccatos endiablés résonnant dans la nuit, Rossignol est d'un éclat autrement silencieux, iconique. Il a la beauté comateuse des Saintes Vierges, le paisible rayonnement des madones béates aux paupières lourdes, qui peuplent les peintures religieuses de leurs courbes onctueuses, de leur gueule lunaire frappée d'extase mystique. Ne lui manque plus qu'un petit Jésus à border pour parachever la ressemblance troublante, mais le seul à être d'une taille assez modeste pour y prétendre n'est autre que Dément... sans prendre en compte la portée sacrilège de pareille substitution, personne ne souhaiterait lui attribuer ce rôle, ni lui même y pourvoir. A moins bien sûr d'être autorisé pour sa peine à brûler quelque chose.
Mais il n'y a que la voix de Rossignol qui ait le droit de brûler, escarbilles roulant dans l'âtre de sa bouche. C'est un torrent charbonneux remontant de sa gorge, une rivière de braises roulant dans le velours perlé de son gosier vibrant. Berges de chair carmines pour le fleuve argenté de sa voix. Il y a là un écart qui ne fait qu'ajouter à la fascination : raucité sensuelle d'une chanteuse de cabaret pour la gueule émouvante d'un garçon dont la simple existence semble être une démonstration éhontée du sublime. Même Fantôme s'est immobilisé dans un coin de la pièce, abandonnant la perpétuelle agitation de sa servitude consentie.
Tous savent que dés la première syllabe délivrée par l'oiseau, ils s'en iront pour un long voyage au diapason de celui qu'a entamé Chaman ; ces deux-là semblent toujours en phase, reliés ou vibrants sur une même fréquence. Mais il n'y a pas d'interruption quand Rossignol se met à parlechanter, pas de ces silences peuplés de spasmes qui font danser Chaman. Ses histoires tiennent toujours d'un seul tenant, rythmique coulante, implacable écoulement de syllabes fluides. De notes. Fil de sois déroulé semble t'il dans une expiration toujours renouvelée jusqu'au dernier instant. Car ainsi vit le Rossignol, figé dans le temps et l'espace, cristallisant la grâce. Frémissant au bord de l'abîme, à un cheveux de la brisure fatale, maintenu dans l'existence physique par quelque miracle du royaume charnel, une suspension infinie de la parole, du souffle et puis du geste.
C'est par un mot qui le définit lui même qu'il commence son portrait :

<< Musique.
C'est foisonnant entre ses lèvres, c'est un terreau frémissant que l'onctuosité de sa langue épaisse. Quand cela germe en son humus carmin, dans sa flamboyante moiteur, il y a comme un miracle, comme une emphase biblique. Les mots s'en élèvent en torsades vivantes, en vrilles musicales travaillées comme des ouvrages de glaises. Spirales envoûtantes de syllabes agrippées, travaillées par le souffle. Le façonnage des mots est son art. Ils éclosent aux papilles sur lesquelles crépitent ses consonnes excitées ; ça mitraille comme les trilles d'un piano.
Alors, musique.
Sa langue est faîte de papier à musique. Il a tout un solfège en bouche, des partitions imprimées sur les muqueuses du corps. Tous les gens ont les leurs, mais il y a du Wagner qui se joue sur les siennes. Cuivres bouillants, tambours vivants sous le fracas des coups, c'est ferreux, ça rocaille... J'écoute et j'entends la philharmonie baroque qui prend naissance dans les tréfonds carmins de sa jungle d'entrailles. J'écoute les gonflements et vibrations de sa gorge, je tends l'oreille à ses manies. J'entends ses névroses d'excité perpétuel. Le bruit de ses mains qui courent, qui froissent et nouent, caressent et parcourent, s'abattent, s'enchaînent, palpent le monde- des longues mains denses, je dirais presque lourdes, si elles n'étaient pas acrobates à leurs heures. Ça cabriole au bout de ses bras, ça tâtonne dans un mouvement perpétuel, avec une avidité monstrueuse, une fluidité presque liquide. C'est une vague de chair et ses doigts sont l'écume. Il a des mains gourmandes qui m'évoquent les pognes arachnéennes des aveugles. Il passe sur les choses, les empoigne, les entoure, puis les délaisse pour ses propres contours- il se frotte le menton, se pince l'arrête du nez, caresse le lobe de son oreille percée. Il se touche ici et là, se titille, se cajole, sans en avoir conscience et sans pudeur aucune. C'est un hyperactif. Les nerfs arqués et tressautant, le corps en voie d'usure lancé à plein régime dans son activité incessante et absurde, comme une forge organique ronflant nuits et jours pour pourvoir à la guerre. Il arme ses membres d'une gestuelle trop ample, se caparaçonne d'une mouvance flexible, dansante. Ondulant comme une créature de miel brun ou de sève. Il est bouillonnant de vents, d'écumes, de feu, tout gorgé d'orages. Il pue l'ozone, la suie, la terre. Golem de poussière et de sciure de bois où crépitent des étincelles de briquet à silex, orbes de foudre roulants à travers le zigzag élastique de ses nerfs. Il y a du tonnerre soudée à sa carcasse comme des câbles de bronze. Et l'incendie qui roule sur ses papilles quand sa mâchoire épaisse se met en branle pour accoucher du langage, dans un puissant travail du visage et du ventre. C'est une contraction intense, un soufflet magistral. Il travaille tout entier à parler, des pieds jusqu'à la tête. C'est la raison pour laquelle il le fait tellement bien : il a appris à mettre tout son corps en jeu dans cet effort démesuré, à déglutir les mots par le concours de postures et de gestes qui les propulsent au mieux. Ce n'est jamais anodin de l'entendre parler. C'est d'une intensité toujours renouvelée. C'est un spectacle, un opéra. On peut avoir l'intuition de cette mécanique immense qu'il met en place en faisant attention... C'est imposant quand il embraye. Et j'y vois la danse minutieuse d'une boîte à musique, d'un énorme coffret aux entrailles mouvantes et délicates, sinueuses, hérissées, s'entrechoquant pour accoucher du son. Transcendé en mélodie par le mystère d'une harmonie innée, ou peut-être simplement d'un foisonnement inepte qui parvient bizarrement à mélodieux. Je ne perçois de lui que sa voix et tous les mouvements qui y concourent... Raspoutine n'étant qu'une boîte à musique plus sophistiquée que la moyenne. Et pourtant plus barbare, hymne de sauvagerie inscrite à sa carcasse, torrent de notes onctueuses bouillonnant dans sa gorge. Révélant toute la subtilité de sa nature par l'articulation, quand il dompte sa voix, matière primaire élastique, pour parvenir aux mots.
Mais ce n'est jamais simplement du blabla. Raspoutine ne parle pas : il discourt, déblatère et captive, entourloupe et assomme, engloutit sous les mots, en use comme de caresses ou de phalanges lancées face à la gueule d'autrui, minutieux ouvrages d'artisanat locale, articulés dans la forge grinçante de sa bouche. En lui est un torrent qu'il dégueule à grands flots, une rivière de boue aussi ardente que le magma qui coud ses sutures à la terre. Il enchaîne à ses lèvres l'attention de l'interlocuteur, du spectateur, la conduit à sa langue pour mieux la dorloter, et là l'étouffe, la claque, la bichonne comme une colombe au nichoir de sa moiteur buccale, et la désarticule pour mieux la reformer. A son bon vouloir il malmène, sarcasmes piquants, brocards de faune ; réconforte avec toute la tendresse du monde enroulée aux papilles, ronronnant de plaisir, moelleux de compassion. Il fait voyager dans un joyeux cahot à travers les vibrations volcaniques de sa bouche, territoire des extrêmes où se côtoient des tempêtes et un chaste lyrisme,emporte jusqu'au fond de son gosier avide ses interlocuteurs, et les enjoint à en dévaler le tunnel cramoisi, à venir batifoler dans ses entrailles cambrées. Avec sa gueule de carnaval et son corps où sévit l’agitation foraine- c'est un monstre de foire aux pouvoirs hypnotiques. Par la phrase, Raspoutine transcende les intentions, les gestes. Il mord et il embrasse, il conduit à sa guise là où ses mains le veulent ou au diable vauvert, maille après maille tissée entre ses lèvres pourpres, habilement constituées en filet scintillant, barbelures du langage dans le piège de sa gueule. Ondoyant et dansant avec un art si fourbe, une beauté si inquiétante (démoniaque, païenne...faunesque), que l'on est terrassé par la désinvolture de son charisme fauve. L'intensité mystique accordée à sa voix par des divinités trop zélées, la puissance terrible dont il sait faire l'usage, et qu'il projette sans vergogne à la gueule de tous ceux qui le croisent pour mieux la défoncer, la pétrir amoureusement, avec rage, avec exaltation... c'est terrifiant et plus : c'est écœurant de matière. Révoltant de densité. Agression bariolée, mots-pavers, phrases-nucléaires, le désastre de sa voix dans l'enveloppe blindée ou soyeuse du langage. Un joyeux attentat. Une noyade habile, la plus charmeuse, la plus chaude et déconcertante mise à mort que l'on puisse concevoir. De ses simples paroles, Raspoutine peut vous anéantir ou vous relever du fond de votre fosse. Ses talents oratoires sont à frémir d'angoisse. Qu'il harangue  au milieu des couloirs et dans les salles communes, ou qu'il débatte avec fougue, qu'il déclame ou rugisse pour donner en spectacle sa gueule d'ancien marbre, de murmures en tonalités claquantes, sonnantes, il y a en lui un tel feu, une passion si grande, que l'on est immanquablement captivé par sa voix et l'enchaînement de gestes qu'elle soulève dans son ascension à la bouche volcanique, enflammée à tous vas. C'est stupide de systématicité : on lui concède toujours une écoute, qu'elle soit attentive ou inquisitrice, on lui laisse la parole, car il la prend mieux que quiconque, avec tendresse, avidité, sensualité, avec un doux frisson électrique, presque obscène ; il en use avec un art brutale, un art de rue ou de théâtre. C'est du rentre-dedans, ou alors c'est du miel. C'est physique. C'est aussi spirituel, intensément mystique, magique à en vomir quand il se met en tête de conter une histoire.
Il sait le faire aussi et il ne s'en prive pas. Sa voix est obsédante. Il raconte à tout vas, tout et n'importe quoi, à tel point qu'on ne sait jamais quand il fabule vraiment. Impossible de le prendre en faute en lui trouvant une lueur dans l’œil, un pli révélateur de la bouche, car il ne se soucie pas de mentir pendant ces moments là : il y croit lui même, déraille avec extase, s’éprend de ses propres galéjades avec une jubilation démente. C'est bien simple, il est dingue. Dingue des mots, amoureux du savoir- il apprend tout, indistinctement, il oublie et entasse les souvenirs, les anecdotes, les connaissances pratiques, théoriques, culturelles. Aspirant à tout concevoir, tout palper dans le secret dans son crâne. Il veut goûter à tout, penser à tout, vivre à travers toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les doctrines. C'est d'une outrance improductive. Il est bouillonnant, et donc imprévisible, instable, en formation constante. Il se donne à tout vrac, il accumule le bric et le brac sans distinction aucune, accorde une même valeur à tout ce qu'il apprend, flétrit l’ennuie, bataille contre le vide, avec son armée de phrases abscondes, ses accès printaniers de fièvre, tout pustuleux de mots fleuris en gerbes poisseuses à ses lèvres pourpres. Explose et renaît après la catastrophe, un peu plus saoul à chaque récit. Il amasse avec fureur, indistinctement les bobards, les histoires, les vérités philosophiques, scientifiques, symboliques... C'est vain, mais d'une vacuité prodigieuse, fascinante, terrible. Et c'est à sa manière chaotique, foisonnante et même un peu absurde qu'il parvient pourtant à être magnifique.
Raspoutine agit avec sa voix comme un charmeur de serpents le fait avec sa flûte. Il a des yeux d'hypnotiseur et de charmants sourires d'ogre, presque trop généreux- mais c'est sa voix, avant tout le reste, qui lui donne du pouvoir. C'est sa voix, la magie. La pyrotechnie de sa voix, ses mots-comètes. Raspoutine est en feu, comme un héraut de l'enfer. C'est une ardeur parfois lascive, repoussante de sensualité, un bouillant magnétisme d'incube... C'est plus souvent une ardeur mystique, un étourdissant rayonnement solaire. Et c'est de là que lui vient sans doute son fabuleux pouvoir de persuasion. Car il sait diaboliquement y faire pour convaincre ceux qui en viennent à le désapprouver trop fort. Il est aussi persuasif que le pêché lui même, que l'idée excitante du péché, que la jouissance anticipée de la transgression. Aussi insidieux et aussi inéluctablement vainqueur. Mais la défaite est douce, humiliante en sourdine.
La voilà, l’écœurante vérité : Raspoutine sait se se faire apprécier même de ceux qui le craignent, le maudissent ou le détestent. Il ne suscite jamais de sentiments entiers. Ce sont toujours des éclats d'émotions, souvent contradictoires, qui se fichent dans le cœur de ceux qu'il interpelle positivement ou non. Et quand bien même on rêve ardemment à sa chute, car son outrance est impudique, et qu'il a trop charme et de bruit et de chair, on ne peut s'empêcher, avec un puissant dégoût, un profond sentiment d'injustice, de lui décerner la médaille du brave type. Et quand bien même ce ne serait pas vrai, il parvient à le faire croire. Et quand bien même on en prendrait conscience, toute la beauté du piège consiste en ce qu'il a d'inextricable.
Pourtant, ce n'est rien "un brave type". A la plupart, ça donnerait même plutôt une crise d'urticaire. Il y a quelque chose qui donne envie de frapper dans cette formulation, comme un appel au harcèlement clignotant au néon. Ce n'est pas suffisant à protéger qui que ce soit au sein de la Maison, c'est même un de ces habiles tours de force qui participe à le rendre tout bonnement imbuvable ; mais c'est un autre pied de nez fait au monde, et pour ça, il persiste.
Alors je veux jouer le jeu. Car c'est une performance artistique à lui seul, Raspoutine. Titanesque immondice à la voix tropicale. Éléphant cuirassé jouant au fildefériste, orchestre symphonique tassé au fond de la chair. C'est une catastrophe à lui seul, c'est un printemps qui gueule.
Le bâtard d'un orage et d'un tremblement de terre.


Et roule s'écoule déroule sa houle. Un silence qui fracasse aussi fort que la foudre. Qui bourdonne aux tympans, égratignant l'oreille. C'est presque douloureux tout d'abord quand Rossignol se tait. Absence d'une musique qui semblait aller de soi.
Mais c'est aussi un soulagement. Quand ce prolongement au texte de Chaman cesse enfin, que les lèvres feutrées du garçon se joignent en oraison sur une ultime syllabe. Que succède un répit à la fureur des mots, antichambre molletonnée où profiter du calme renouvelé.
Fugacement.

- Ça troue l'cul
assène Dément. Ah non vraiment, j'te jure que c'était, ouais, très intéressant, ouais, genre super fidèle, ouaiiiiis. Avec le bruit et tout, 'fin ouais quoi, c'est bien dit quoi. Nickel hein.

- Merci...


- Je trouve que c'est pas très gentil de le traiter de bâtard fait remarquer le cadet du groupe, un gamin à l'odeur de boulangerie et aux mains poisseuses que sa passion pour le sucre, sa gloutonnerie et sa blondeur diluée d'un brin de rousseur caramélique ont fait nommer Wini, en l'hommage à l'ourson dont il partage les courbes. En plus c'est pas vrai, moi il m'a dit des choses sur sa famille et c'est pas... c'est pas un bâtard même...

- Je...

- Ce n'était qu'une licence poétique Wini intervint Papy tandis que Rossignol se tord les mains, la tête baissée sur ses genoux. (Par ailleurs d'une perfection tout aussi absurde que le reste de son anatomie. A t'on jamais vu genoux plus soyeux, à la courbure plus mignonne, au relief plus harmonieux que ceux-là ? Deux adorables collines. Les exhiber comme il le fait à travers les déchirures de son jean relève de la provocation éhontée. A vrai dire, Rossignol tout entier n'est qu'un attentat à la concentration. Grand dieu, il faudrait couvrir ce garçon d'un draps et le caler dans un coin de la pièce pour ne pas être distrait par sa rayonnante beauté de sainte vierge. Papy note l'idée dans un coin de sa tête. Il est peu probable que l'oiseau cherche à contester cette décision s'il vient à la mettre en pratique. Il met un point d'honneur à ne jamais protester contre les molestations morales et physiques qu'on lui fait subir en punition de sa passivité, comme on l'apprit du temps où Éphélide était encore présent pour le tourmenter... Seule Brèche semble le surpasser dans son écœurante volonté d'être sacré martyr. Mais mieux vaut se garder de tirer des plumes à l'oiseau désormais : Chaton n'est jamais très loin pour le venger. Pour ce qu'il en sait, la gamine pourrait tout aussi bien se cacher sous un meuble de la pièce en ce moment même.)

- Une quoi ?
geint Wini en l'arrachant à ses pensées, une expression contrariée sur son visage joufflu. Le pauvre môme est un peu arriéré, pour autant qu'on ait pu en juger jusqu'à maintenant.

- Une... ce n'est rien en fait. Rossignol n'a pas insulté Raspoutine. C'était une sorte de compliment détourné, n'est-ce pas ?

- En fait je...

- Tu vois ? conclut Papy en faisant peser son regard sur l'oiseau.

-... oui...

- Oooh. C'est bizarre.

- C'est littéraire.

- Ouais un peu comme mon c-

- Et donc nous pouvons passer au texte suivant, à moins que d'autres n'aient envie d'exprimer leur avis sur celui de Rossignol. Personne ? Bien, c'est parf-

- C'était trop long interrompt Vésuve en regardant ses ongles vernis -griffes bleu électrique- d'un air vaguement ennuyé.

- Moi j'ai trouvé ça très juste, intervient timidement Chaman au travers des cheveux.

- Merci...

Échange furtif de regards humides à travers leurs voiles capillaires respectifs. Écœurant d'émotion ; Vésuve ne s'y trompe pas, se faisant un devoir d'émettre un curieux bruit de gorge tenant à la fois du feulement et du borborygme nauséeux.

- Je prends la suite déclare Princesse en levant indolemment une main si molle qu'elle pend au bout de son poignet sans parvenir à s'élever jusqu'à la station verticale. Il intervient pour la première fois dans la conversation, et pour cause : il s'était endormis. Ses longs cils noirs sont encore humides à l'orée de ses pesantes paupières, sa gueule renfrognée à la pâleur et l'angulosité toute slave est passablement taclée par le sommeil. Mais personne n'ira le reprocher à Princesse. Le garçon n'est pas tant séduit par Morphée que forcé à coups de battes de céder à ses charmes.

- Aaaah on sait très bien de quoi tu vas parler, Princesse.


- Et ça te pose peut-être un problème ? articule le concerné d'une voix basse péniblement traînante.

- Nan nan vas-y, y a des histoires dont on s'lasse pas.

- Trop aimable...

- Nous t'écoutons Princesse.

- Bon...

Éclaircissement de la gorge. Méticuleux, un poil trop lent. Puis il commence, de sa voix infiniment basse, infiniment grave et poussive :
Vous connaissez l'histoire. Qui n'connaît pas l'histoire ? C'est tellement drôôôôle.
Bande de chiens.
Vous aboyez vos rires, et vous pensez peut-être que je l'oublierai en sombrant dans l'sommeil- comme si on effaçait l'ardoise à chaque petit coma. Mais non. J'ai une liste avec les noms de tous ceux qui s'en moquent.
Il m'a appelé Princesse.
Bien entendu, je nl'ai su que plus tard. Il l'a fait dans mon sommeil, l'a fait pour mon sommeil. Ils avaient eu le temps de m'accueillir, les Cerfs, de me d'mander pourquoi je trimballais ma sale tronche -de carême comme dirait l'autre- avec une armure de coussins saucissonnée au corps. "Vous verrez". Ce n'était pas pour entretenir le mystère, ça m'faisait juste chier d'avoir à en parler. Alors, je leur en ais fais la pénible démonstration dés mon premier jour. Sans l'vouloir, comme toujours.
Chacun s'occupait dans son coin d'dortoirs. Banshee tricotait des chaussettes, Chaman tricotait des incantations, Fantôme tricotait l'air, avec ses doigts. Et moi j'tricottais des soupirs en lisant -t'es vraiment trop con, Louis, pour une putain de vampire-.
Et puis j'me suis mis à tricoter des rêves.
Je n'peux pas vous dire exactement comment ça s'est passé. Moi je m'endors comme ça, d'un coup... Je m'endors dans un coin qui n'est pas fait pour ça et j'me réveille aut' part avec un pénis dessiné sur le front ou à poil sur un toit, très très marrant en plein hiver... J'me réveille sous des tables, dans des placards, habillé en tutu ou saupoudré de paillettes- des fois je m'réveille dans mon lit, avec un verre de jus d'orange et une tranche de brioche sur un joli plateau posé sur ma commode, mais c'est seulement grâce à Fantôme -merci Fantôme-, parce-que les autres en ont rien à carrer. Les autres, ça les fait rire. Ils me déplacent. Ils jouent à me faire prendre poses. Ils me collent des trucs pourris entre les bras pour que j'me réveille recouvert de fourmis. J'aime pas les fourmis. J'aime pas les gens- sauf Fantôme.
Et j'aime pas Raspoutine.
Ça vous en bouche un coin... ? J'parie bien qu'non. Avouez le qu'il est fatiguant, que rien qu'à l'voir bouger -il bouge tout l'temps- on voudrait faire la sieste. Il laisse trainer ses ch'veux partout, des poils dans tous les coins, c'est pire qu'un chien quand on change de saison. Et qu'est-ce qu'il parle... Et que ça t'fait du bruit, et qu'ça braille, que ça déclame, paraît-il, pour la Poésie quand c'est pas, à priori, pour un cours de m'sieur Ours... Ça courre, ça fait des pompes et tout un tas d'autres trucs qui m'font transpirer rien que d'savoir que ça existe, et que ça pue, ça schlingue comme un putain de merdier, mais un merdier que personne ne débarrasse jamais, et ça vous poursuit dans vot' sommeil, vous en rêvez d'poubelles qui parlent, d'un océan-décharge, de la bouche de votre oncle qui mangeait trop d'fromages d'puis son voyage en France... De la maison d'grand mère et des pompes dégueues du frangin, et si t'as pas d'frangin, c'est celles de ton père quand il faisait du footing une fois par an, en été... Et si t'as pas d'père, tu fais bien chier, qu'est-ce que tu veux que j'te dise ? Et elles te parlent les pompes, elles te hurlent des trucs, des machins, dans tes rêves, quand tu hallucines encore à la sortie des songes... qu'ont aucun putain de sens... Et le pire, le pire, c'est qu'on finit par s'y faire. Et ça, ça c'est. A en chialer. Mais d'accord, admettons qu'ce soit rattrapé par un charme quelconque, le fameux quelque chose qui te donne envie d'l'apprécier malgré tout, parce-qu'il a les grands yeux humides de ces chiens plein d'tendresse qui te chient sur les pieds, une gueule trop expressive -trop, tout y passe, ça en fait mal aux yeux, et sérieusement, il avait pas besoin d'ça vu la tronche qu'il se tape-, moi je veux bien lui pardonner d'être un hyperactif allergique au savon, d'accord, je veux bien lui concéder son physique de bûcheron qui déchire la rétine -mais qu'est-ce que ça fait là au milieu d'nous, sérieux ?-,  je veux bien qu'il parle trop jusqu'à t'en faire saigner les oreilles, parce-que visiblement m'sieur a toujours un truc intéressant à dire (mon cul), mais y a un truc qui passe pas, non y a un truc que je n'peux pas lui excuser.
C'est son sens de l'humour.
Et je sais que vous avez compris là où je veux en venir- ta gueule Dément. J'vous racontais : tout le monde dans le dortoir des Cerfs était occupé à tricoter un truc, ce jour là. J'ai fais ma part en allant mailler dans le royaume des rêves, et j'avais prévu l'coup. J'étais peinard sur mon lit -encore propre en c'temps là- à lire un bouquin, et je savais que je n'tarderais pas à m'donner en spectacle. Mais je ne me doutais pas que quelqu'un d'autre allait surenchérir.
Moi j'étais endormis. Tombé d'un coup, comme toujours, sans pouvoir rien y faire. On sent la somnolence arriver, parfois elle s'installe pendant plusieurs minutes, mais on s'endort sans s'en rendre compte... Et on ne se réveille jamais comme on l'aurait voulu. Je peux vous en dire ce qu'on m'a rapporté. Ça c'est passé comme ça d'après les racontars.
Au début, personne n'a réagis. Un mec qui fait la sieste, ça sort pas d'lordinaire. La gueule sur son livre, c'est encore aut'chose. Mais soit, d'accord, admettons que mettre le nez dans un bouquin, genre très littéralement, ça aide à l'endormir. L'odeur du papier peut-être ? Bon, bon. Soit. Mais c'est que j'ai aussi un sommeil très profond, et que mes visites chez Morphée peuvent durer une bonne heure si ce n'est pas plusieurs. Et cette fois là... Ça les a titillé. Ça faisait bien une heure quand ils ont commencé à s'attrouper autour de mon lit. Il paraît
Je ne sais pas exactement quelle est la part de vérité dans c'te version que j'vous raconte ici, mais on m'a dit qu'il y avait eu un sorte de concours. Comme le moindre évènement peut dégénéré un spectacle dans la Maison, ils ont monté un ensemble d'animations dont j'étais le cœur sourd. Personne n'a été foutu de m'dire d'où était v'nu l'idée, et à vrai dire on s'en tamponne, ce qui compte, c'est qu'c'est devenu un prétexte à la foire. Tout d'abord, c'était pour voir lequel était capable de faire le plus de bruits, et qui me réveillerait à la seule puissance de sa voix- ils ont même appelé des membres d'autres groupes. Mais ça n'a pas suffit. Alors ensuite, ils ont autorisé les ustensiles, et puis les instruments d'musique. Ils ont même organisé un concert, Éphélide et Stradivaria aux violons, Rossignol pour chanter. Tout le monde pleurait avant la fin, bien entendu. Et puis voyant que c'était inutile, ils ont demandé quelques idées à Chaman.
C'est là qu'c'est vraiment partis en couille.
Ils ont bouché les fenêtres pour s'illuminer à la lueur de lampions qu'on accrocha aux branches de la forêt en pots. On a répandu des fleurs sur mes draps pour me faire flotter sur un lit de pétales, et on m'a même tressé quelques charmantes couronnes. Chaman a sortis des bâtonnets d'encens. On a tendu des voiles tout autour de mon lit, qu'on avait déplacé au milieu du Dortoir. Ils se sont mis à chanter autour, des chœurs démoniaques de morveux dissonants qui crevaient la fumée comme des moineaux blessés. Et puis ils ont dansé. En cercle. Ils ont peint mon visage, et puis ils l'ont lavé. Puis ils l'ont peint encore, mais il y avait du sens dans leurs motifs cette fois là. A ce stade, c'est devenu presque trop étrange même pour nous autres les enfants d'la Rouge. On m'a dit qu'ils se sont mis à jouer avec mes membres, à les bouger, à les masser. Ils me faisaient poser, mais avec tendresse, révérence, puis ils venaient me chuchoter à l'oreille. Des secrets ou des saloperies ? Et puis il s'éloignaient, parfois en pleurant. On a allumé des bougies de toute les couleurs pour me veiller. Quelqu'un jouait du violon dans le noir. Chaman a lu mes rêves en apposant ses mains sur mes tempes, et l'auditoire a doucement plongé dans le sommeil, à même le sol, au milieu des vapeurs, de la fumée et des murmures. Les bougies fondaient entre leurs membres et leurs cheveux entremêlés.
Au bout d'un temps, Chaman s'est tut pour me caresser l'front avec un doux sourire. Celui qui me fait froid dans le dos, quand il fixe le vide. Raspoutine a parlé, un grondement bas.

"Peut-être notre belle au bois dormant n'attend t'elle que le baiser d'un prince ?"
"Roule lui une pelle si t'y tiens tant..."
Et ça, c'était Quenotte. Merci Quenotte.
"Allons, je n'ai rien d'un prince."
"Vraiment... ? C'est une révélation des plus inattendues..."
"Range moi donc cette langue vipérine aux confins de ta bouche pendant au moins les deux minutes à venir, je réfléchie..."
"Incroyaaaable..."
"Hmm..."
Et il y a comme un éclair dans sa caboche chevelue. Il a dû trouver ça très drôle sur le moment. Il devait même être fier de sa putain d'trouvaille.
"On pourrait l’appeler Princesse."
"Oh ben."
Elle s'en lavait les mains. Elle a pris son carnet pour le noter, puis elle a disparu dans les ombres du Dortoir, au milieu des feuilles, des voiles et des volutes d'encens.
Quand j'me suis réveillé, on m'avait posé une tiare en plastique sur le front. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et Fantôme balayait. Des copeaux de cire, les chute de ch'veux,  un peu de cendres aussi ? Impossible à savoir, j'ai pas fais attention. Il est venu poser une tasse de café à sur ma commode en chuchotant "pour toi" puis il a traîné silencieusement des pieds pour reprendre son labeur. Dix minutes plus tard, on m'a appris que je portais désormais l'nom de Princesse.
Vous connaissez l'histoire, bien sûr. Vous en connaissez tous une version différente, plus ou moins tordue, et peut-être bien qu'on s'en balance, c'est la finalité qui compte : Raspoutine a vraiment un humour à la con. Et le plus rageant, c'est qu'c'est pas lui qu'en fait les frais.


Ils ne connaissent en effet que trop bien cette histoire. Mais nul ne se sent l'envie de contrarier Princesse, qui malgré son surnom, culmine à un inconfortable et recourbé mètre quatre vingt cinq, depuis ses pieds tendineux jusqu'à la cime de son crâne tondu ras. Nul sauf Dément.

-- Oh j'avais jamais entendu cette version commente t'il. J'la trouve plutôt cool.

-....cool ?
Et ça tique presque à sa paupière.

- Oui toute l'histoire du rituel et tout. Ça devait être sympa. Je rate toujours les évènements marrants ! Comme la fois où Belial a mis l'feu à des dessins chez les Loirs et que la puanteur des feutres à l'alcool s'est répandu dans touuuut l'dortoir. Il aime aussi brûler des trucs. C'est un type bien.

- Sans nul doute.

Et ça chuinte entre ses dents.

- Hey mais on pourrait d'mander à Chaman si c'est la bonne version.

-...

- Il a toujours refusé d'en parler.
Et ça broie du regard le rouquin aux mains papillonnantes.

- Oh fais chier bordel. Putain.

- Ouais.
Et ça grince presque désormais.
Chaman se rencogne un peu plus dans le linceul de sa chevelure rousse, sous le regard infiniment compatissant de Rossignol ; irradiant comme toujours d'une lumière intérieure  qui semble infuser au sein de sa chair dorée. Malaise et bonté christique se heurtent de manière presque palpable dans une confrontation nauséeuse.
Papy racle sa gorge.

- Eeeen tout cas, c'était un texte agréable, merci Princesse. Je suis heureux que tu te sois joins à nous pour cet atelier malgré tes... difficultés à rester éveillé.

- Hourra oui, susurre Vésuve en croisant ses jambes interminables. Mais si vous permettez, j'aimerai prendre la suite.

- Bien entendu. Nous t'écoutons.

- Merci.
Vésuve. Volcanique à l'usure, mais autrement languide. Si l’œil peut sembler trouble, il s'affûte également. Pétrole sous les paupières, et une flamme au fond. Il parle comme on chante, d'une douce voix traînante. Voix de jazz ou de blues, sensualité féline. Vésuve est un démon gainé d'or et de nuit. Le diable du volcan fusillé par l'azur.
On lui en verrait presque ces longues cigarettes tenues indolemment entre deux doigts-baguettes, une peau de résille crépitant sur les jambes, les volutes draconiques de la fumée d'une clope, se glissant lascivement de ses lèvres boudeuses.
Les mots y naissent comme des caresses.
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Raspoutine
Lun 31 Juil - 17:18
(BONSOIR C'EST JEAN-EUDE-LA-DIARHEE CECI EST LA SUITE DE CETTE FICHE. )


<< Le raspoutine est un gros truc plein de poils. Il est grand. Il sent fort. C'est un mammifère à priori apparenté à l'espèce humaine. En tout cas,  il est anthropoïde, la plupart du temps. C'est une bête massive. Il a l'os épais et la carne  abondante,  quoique dure. Il ferait sans doute un très mauvais ragoût malgré sa propension à la sudation qui lui donne un aspect assez juteux. En effet, l'entretien de sa vitalité passe pour lui par la pratique de diverses pratiques sportives, parmi lesquelles figurent la course, d'archaïques techniques de renforcement musculaire et le foutage de gueule.
Le raspoutine n'a pas d'habitat naturel. Il est partout (et surtout dans ton cul). Il s'adapte  à tous les milieux. On ne sait pas d'où il vient,  mais on sait par contre très bien quand il est là. Malheureusement, ça ne suffit pas à le fuir. Sa voix vous traque dans les couloirs, quand ce n'est pas son odeur. Il met un point d'honneur à puer, bien qu'aucune observation n'ait encore permis de déterminer exactement pourquoi : est-ce une méthode de séduction primitive, est-ce par ce biais qu'il marque son territoire, a t'il des motivations cachées hors de la sphère de la compréhension humaine ? S'agit-il juste d'un autre moyen d'emmerder son monde à bas coût ? Des investigations plus poussées sont sans doute nécessaires pour percer ce mystère, mais probablement aucun volontaire n'accepterait-il d'y prendre part au mépris total de toutes ses facultés sensorielles. Serait-il vraiment éthique d'y contraindre quelqu'un... ? Le dernier à avoir eu le courage d'approcher le raspoutine de ce qu'on peut raisonnablement qualifié de TROP près a tout bonnement disparu de la surface du monde. D'aucuns prétendent qu'il aurait été dévoré lors d'une fringale nocturne, ou qu'il se serait égaré sans possibilité de retour dans la touffeur sylvestre de cette toison abominable qui caractérise la bête pour le reste du monde. Mais nul n'a encore statué sur le sort tragique de cette âme intrépide.
Contentons nous donc d'observations rigoureusement scientifiques.
Le raspoutine est d'un naturel joueur, pour ne pas dire tout à fait malicieux. Aussi n'y a t'il rien de surprenant à constater sa propension au brocard et à la taquinerie. Heurter la sensibilité d'autrui semble faire partie de ses occupations journalières les plus coûteuses en temps -sans doute est-ce une nécessité pour maintenir intacts ses délicates capacités cognitives-, et l'humble observateur que je suis ne peut que lui attribuer un certain talent en la matière. Le sujet est en effet doté du don singulier d'hérisser instantanément toute forme de vie avec laquelle il entre en contact dés lors qu'il entreprend de faire un geste ou de prononcer un mot, semblant considérer comme son devoir de déranger autrui dans son confort par son comportement. A moins qu'il ne soit affligé d'une terrible malédiction lui conférant la présence quelque peu brutale d'un cachalot dévalant la pente d'une montagne sur le tapis d'une avalanche... Toujours est-il qu'on éprouve rarement de la sympathie pour le raspoutine en premier lieu. Il faut d'abord passer par l’écœurement ou la détestation, par la crainte et le dégoût. Il faut s’accoutumer à la nausée qu'il instille, à force d'être tant et si bien incarnation de l'excès, pour, peut-être, découvrir une supposée bienveillance, une tendresse spéculée, un quelconque charme de brigand. Certains n'y parviennent bien entendu jamais, mais comment pourrait-on leur reprocher de ne voir en cette créature hirsute qu'un attentat à la pudeur, au bon goût, à tout ce qui est beau et bon en ce monde... ? Le raspoutine n'est pas de ces espèces en voie de disparition qu'on voudrait préserver. Non, on rêverait plutôt d’arracher les fœtus à venir de cette engeance bâtarde aux ventres qui en seront sans nul doute fécondées, pour mieux les écraser sous le talon justicier d'un mocassin ciré, ultime raffinement de la civilisation occidentale, à n'en point douter.
La variété des émotions qu'il suscite est cependant proprement fascinante. Nul ne peut prédire les réactions qui le secoueront en face du raspoutine : il se joue de toutes les prédictions pour surprendre ses proies, et l'on se prend de sympathie pour lui quand on était pourtant prêt à fomenter sa mort. Comme tous les fléaux de ce monde, il sait être attirant. Oui, le raspoutine sait s'y prendre pour intriguer et fasciner autrui. Il est semblable au Jupiter de Sartre, un dieu qui danse pour captiver les Hommes- jusqu'à d’inéluctable pas de travers. Avec sa gueule d'ancien marbre et sa chevelure de barbare gaulois, il n'est pas de ce temps, non mes amis, il nous vient du passé et des forêts profondes. J'émets l'hypothèse que l'y renvoyer à grands coup de pompes dans le cul pourrait constituer un acte de charité pure ; aussi bien envers lui qu'envers nous même. Faut-il avoir un goût chrétien inexpugnable pour l'auto-flagellation afin de nous infliger la présence de cet être ? Le péché palpite sous sa peau. Il a le magnétisme pesant  des abîmes. Oui ! C'est un démon. N'en a t'il pas le corps, modelé pour la luxure ? C'est une offense à la difformité qui nous a conduit en ces lieux, qu'elle soit mentale ou physique. Même sa folie est cathartique. Qu'est-il donc si ce n'est une insulte ? UNE INSULTE OUI. Formulée à voix haute et grondante. Un crachat glaireux à nos visages ! Une pluie visqueuse, une insupportable symphonie de tôle froissée, de verre pilé, d'enfants hurlants, de chiens qui crèvent, réarrangée spécialement à notre intention. Et tournant en boucle.
Le raspoutine est un gueulard congénitale. Il meugle ou il rugit. Et quand il baisse la voix, elle prend encore des nuances si profondément graves qu'on a le sentiment d'entendre parler un éboulement, ou bien le vide lui même... Quand il ne cherche pas à vous crever les tympans, le salaud vous endors avec un ronronnement de gigantesque lion. Sa voix est chaude, et ce n'est pas dû qu'à l’exhalaison méphitique de son haleine, gifle moite posée mollement en travers du visage. Nooon. Il a l'onctuosité en gorge, les nuances caressantes des menteurs de renom. La voix des traîtres ! Lénifiante.
Mais il n'a nul besoin d'ouvrir la bouche pour imposer le gigantisme de son Lui infâme. Sa présence est pesante, il occupe tout l'espace, alourdit l'air de seule existence- le raspoutine est comme cet imbécile qui étend trop ses coudes dans les tables bondées. Il vous pousse dans vos retranchements. Il vous fait fulminer. Il vous donne tout un tas de petits coups discrets qui n'ont l'air de rien (quand il ne s'agit pas carrément d'une claque magistrale), et quand vous êtes prêt à lui crever les yeux avec votre fourchette, il se tourne vers vous, se fend d'un grand sourire et vous dit "sans rancune ?" en vous couvant d'un regard odieusement chaleureux, pétillant, où se lit trop de joie de faire partie du grand banquet de la vie. Ce n'est pas une excuse de sa part, pas même une main tendue. C'est une provocation des plus immature.
Le raspoutine est drôle. Drôle comme : étrange, bizarre, singulier. Drôle aussi comme : amusant, désopilant, on se fend grave la poire. C'est un clown hirsute et une anomalie. Il n'appartient guère à ce monde ; pas le nôtre. Il n'aurait pas eu le mauvais goût d'enfanter une pareille immondice. C'est une bête de l'ancien monde, un monstre charmeur qui dévore les enfants, qui vit au fond des bois et y attire les vierges, une créature lascive, aux penchants par ailleurs forts douteux. Les rumeurs en disent tout, mais puisqu'il y a toujours des oreilles plus bouchées que les autres, je me permets de rappeler que nous n'avons jamais connu de passions féminines au raspoutine. Voilà bien quelque chose qui prête à l’interrogation, voir l'oserais-je -mais oui-, au jugement. On ne sait jamais à quoi s'attendre venant des démons.
Mais savez-vous ? Les montres ne font pas long feu dans notre monde moderne. Car comprenez moi bien : il fait la roue le raspoutine, il promène sa grande apparence à travers les couloirs, mais plumez le le raspoutine, et il en reste quoi ? Il es tout nu sous sa parure, tout aussi vulnérable que nous autres mortels. Mais avec plus de crasse rouée au corps qu'on en trouve dans les tombes. C'est de la poudre aux yeux le raspoutine. C'est joli, ça flamboie, ça fait bien son effet, mais que y a t'il derrière si ce n'est de la viande ? Un sacré paquet de viande. Ca brasse des mots le raspoutine, et quel vocabulaire !, c'est cultivé paraît-il, mais quel mensonge en vérité, sous les fanfreluches du langage. C'est assez malin pour s'être construit une légende, pour avoir acquis un statut quasi-mythologique -on ne remet pas les mythes en question n'est-ce pas-, mais tout à fait faillible. Il est charnel, et c'est bien sa faiblesse. Ça se touche. Ça se frappe. On peut tacler le raspoutine, on peut le mordre, lui faire du mal. Je dirais presque qu'il s'agit d'un devoir civique : redistribuer à son visage toutes les claques qui se sont perdues avant d'y parvenir.
Frappez le raspoutine, il a assez de barbaque pour encaisser les coups. C'est sans doute même la raison de son épaisseur tendineuse et lourdaude : servir de punching ball. Après tout, ne nous donne t'il pas tous les prétextes possibles pour justifier son usage intensif en tant que tel ? Pourquoi diable se priver de ce petit plaisir ? Je vous enjoins donc à rendre sa brutalité au raspoutine, et si ce n'est par les poings ou les lames -hélas-, tout du moins par les mots. Ne vous laissez pas entourlouper par les fadaises qu'il accouche à grands flots salivaires, et qui semblent doter l’animal d'une éloquence en contradiction totale avec ses manières brusques, voir même d'une certaine élégance, car ce ne sont là que d'habiles mirages détournant l'esprit de son évidente malice bestiale. Il n'est qu'un rustre phénomène de foire. Ne soyez pas trompés par ce charisme contestable qu'on lui prête -à tord selon mon humble avis-, car le raspoutine n'est ni plus ni moins qu'un animal bruyant, puant et plastronnant. Lui accorder une attention qu'il ne mérite guère consisterait en une grossière erreur. Laissez couler, comme l'hirondelle sait farie avec ses fientes.
C'est encore la meilleure chose à faire que d'ignorer superbement le raspoutine, en espérant qu'il se lasse d'exister au bout d'un certain temps. Qu'il s'en retourne à une niche de silence et nous délivre enfin de se présence infâme. Et s'il ne n'en vient pas de lui même à cette extrémité, chargeons nous en pour lui : que la colère du peuple s'abatte sur cette engeance putride. Les monstres devraient rester à leur place, dans les contes et au fond des placards, dans la poussière et les dessins d'enfant. Celui-ci ferait mieux de gagner les Marais, puisqu'on lui a trouvé une certaine ressemblance avec eux. Les y gagner et y rester. Pour y croupir en paix. A tout. Jamais.


Et ainsi tombe le silence des lèvres de Vésuve. Comme une première pierre destinée à la lapidation. Tout comme ses yeux s'emploient déjà à tuer.

- Nous te remercions d'avoir apporté ta touche... particulière à cet atelier, Vésuve.

- Merci. J'ai aussi préparé une pétition pour exiger l'application de la mesure d'urgence suscitée. Signez la, déclare t'il d'un ton monocorde en tirant un paquet de feuilles d'une pochette pour les remettre nonchalamment à sa droite.

- Oh que oui répond Princesse en apposant sa signature illisible sans faire mine d'hésiter.

- "Trouvons collectivement un moyen si possible violent de faire taire Raspoutine à jamais". Wooow, et c'est MOI qu'on a appelé Dément. MAIS JE L'AIME BIEN. Elle est cool son odeur, et on a déjà fait un concours de rugissement tous les deux une fois. C'est le seul qui ait accepté de l'faire sans que j'ai à le supplier de la pointe d'un couteau. Je passe.

- En tant qu'organisateur de cet atelier, je préfère ne pas prendre partie.

- Couilles-molles soupire doucement Vésuve.

- J'apprécie Raspoutine... murmure Rossignol.

- Moi de mêmeajoute nerveusement Chaman en triturant un de ses colliers de plumes sous le regard méprisant du Crevard.

- C'est quoi une pétition ? intervient Wini en saisissant la feuille entre ses doigts poisseux.

- Signe.

- D'acc-

- Nous devrions poursuivre, il commence à se faire tard.

- Je laisse la primeur au p'tit bonhomme en pain d'épice. Le meilleur pour la fin comme on dit, heh.

- Ouiiiiiii ! Je veux lire !

- D'accord Winni, nous t'écoutons.

Face à l'ampleur de la tâche, le blondinet prend une profonde inspiration. Puis chausse d'épaisses lunettes de plastique bleu pour être certain de bien y voir ; n'importe qui d'autre ne comprendrait rien aux pattes de mouches qui parsèment se feuille. Les lettres semblent chuinter d'agonie, figées sur le papier en des poses torturées ; Vésuve, jetant un œil aux ignominieuses prouesses de son cadet, n'a besoin que d'un regard à cet outrage éclatant envers l'art délicat de la calligraphie -qu'il maîtrise par ailleurs comme nul autre en ces lieux- pour esquisser une grimace où se mêle écœurement et mépris.
Mais Wini n'en a cure. Il est de notoriété publique au sein de la Maison que l'enfant -pré-adolescent de par son âge réel, mais personne ne voit en lui autre chose qu'un marmot- ne voit et n'entend que ce que bon lui semble.

- Ce que m'évoque Raspoutine lit sagement le gamin.
Déjà, on dirait pas Raspoutine mais Samson. Moi je trouve que c'est mieux, moi ma maman avait des histoires sur les juifs, et dedans y avait Samson. Je l'ai vu et je me suis dis, c'est Samson, on dirait qu'il ne s'est jamais coupé les cheveux et il a l'air très fort, mais tout le monde disait "Raspoutine" alors que je sais même pas qui c'est, mais pas un juif sans doute, sinon il aurait été dans les livres. Puis au début je n'osais pas l'approcher car il est grand, très grand, et qu'il a quand même une drôle d'odeur qui faisait froncer le nez, mais après s'est passé, c'était mieux. Puis on était dans le même groupe et c'était un des grands alors je voulais quand même qu'on soit copain parce-que les grands sont forts et cools enfin avant d'être adultes, mais ils connaissent des choses et ils savent mieux. Et moi je venais d'arriver alors j'avais un peu peur mais les autres étaient gentils mais quand même. Alors un jour j'ai été voir et j'ai dis : tu ressembles à Samson t'as les cheveux comme lui et des muscles partout, je pense que tu serais mieux en Samson parce-que Raspoutine je ne sais pas qui c'est. Il a rit comme il fait, fort, et il a dit que c'était une idée et qu'en plus avant en dehors de la Maison il avait été juif, et comme moi aussi, je crois que c'est comme ça qu'on est devenu copains. Après je lui ais montré mes dessins et il a dit que je suis très doué, comme Pieds Nus qui est là depuis très très  longtemps, mais je trouve que Pieds Nus est plus doué et des fois ça m'énerve. Il dessine aussi alors j'ai regardé et c'était bien mais différent de ce que je faisais mais bien quand même. On faisait de l'aquarelle comme Wenche m'a appris dans mon autre maison, mais je sais plus si c'est vraiment la mienne maintenant mais bref, on a aussi fait du pastel et de la gouache, et des collages. Et des fois on peignait sur des cartons pour des pièces de théâtre et Raspoutine c'était lui qui les organisait, on en faisait souvent pour nous et pour les autres groupes et en classe aussi. Il jouait aussi et une fois il a fait Jupiter dans une pièce bizarre où il faisait un peu peur quand même. J'ai pas compris qui était Jupiter parce-que normalement c'est le nom d'une planète. Mais en tout cas c'était bien. Puis Raspoutine était amis avec le chef Couseur qui mettait du fil sur des draps, plein de mots et aussi des dessins, c'est pour ça qu'il est devenu chef après quand Couseur est partis au ciel. J'étais triste mais je n'ai pas eu le temps d'y penser parce-que Raspoutine ne pleure pas, c'est parce-que c'est un grand, et même s'il avait l'air triste dés qu'il ne parlait pas il ne montrait pas qu'il avait de la peine alors moi non plus. On s'est mis à faire plein de choses quand Raspoutine est devenu chef. Et c'était drôle, on faisait plein de bruits et des slogans sur des banderoles, et on marchait dans les couloirs en criant pour "changer les choses", mais après Raspoutine est partis. L'homme neige est venu le chercher -c'est Banshee, mais lui non plus je sais pas ce que veut dire son nom- pour l'emmener chez les Cerfs, parce-qu'après son rôle de chef beaucoup de gens en voulaient à Raspoutine. Mais moi non alors j'étais triste, mais heureusement il est revenu souvent nous voir aussi parce-qu'il avait sa sœur, et il avait d'autres copains chez nous, et de toute façon même chez les Cerfs il était pareil à faire du bruit et tout ça alors on savait qu'il était là, il était pas disparu ou partis vraiment. Et il a même continué à grandir et à avoir plus de barbe, c'est devenu une vraie comme celle des adultes, mais il ne se coupait toujours pas les cheveux alors c'est resté Samson pour moi et je l'appelle comme ça et il veut bien. Ça ne le dérange pas.
J'aimerai dire aussi qu'il est gentil avec les plus petits, pas comme certains grands, et il nous parle et nous fait des dessins et quand on veut dire quelque chose il écoute. Il fait attention à nous. Et je pense que c'est quelqu'un de bienveillant, comme un saint sauf que je ne sais pas s'il y a des saints chez les juifs  parce-que maman ne racontait pas toutes les histoires et qu'on allait jamais à la synagogue, mais si y en a il en serait un parce-qu'il fait toujours attention à moi et qu'il partage les choses et même des gâteaux. Aussi il raconte trop bien. Et il joue avec tout le monde et il ne fait pas peur en fait une fois qu'on le connaît, même s'il sent toujours mauvais et qu'on dirait qu'il est plus grand que les autres grands, plus comme un adulte alors qu'en fait non et tant mieux sinon il partirait. Je comprends pas tout ce qu'il dit parce-qu'il parle avec des mots compliqués souvent, mais il fait des blagues et il aime expliquer quand on pose des questions alors ça va on rit. Il connaît beaucoup de choses. Je crois qu'il ferait un bon professeur plus tard, comme Ours, et en plus ils aiment tous les deux le théâtre et ils ont une barbe. Mais il est pas "barbant".
C'est ça que m'évoque Raspoutine.

Et c'est ainsi  que s'achève sentencieusement le texte du garçon. Après ce babillage incontrôlé, le silence sonne comme un carillon de cloche. Ce n'était pas tant un déluge qu'un chaos de mots autrement plus insensé encore. Wini n'est pas connu pour ses facultés d’organisation, ni pour la cohérence de ses propos, ni pour ses capacités de raisonnement, ni... pour quoi que ce soit d'autre n'impliquant pas l'usage de son imagination incontrôlable ou sa facilité indéniable à produire des discours-fleuves s'égarant en tous sens jusqu'à dissolution inévitable de ce dernier. Il n'a jamais appris à structurer son propos. Et ce portrait de Raspoutine n'a pas échappé à la règle.
Ceux ayant prêté une oreille attentive en sont encore sous le choc. On ne voit ni n'entend pas tous les jours la bouche de quelqu'un se transformer en mitraillette.

-... Merci de ton énergie Wini articule un Papy murmurant passablement assommé et heurté dans sa sensibilité.

- C'était très bien
avance prudemment Chaman.

- Vraiment personnel ajoute chaleureusement Rossignol.

- C'est tout toi en effet.
Et Vésuve semble n'y voir rien de bon. Œillade méprisante et rictus esquissé.

- Mais non c'est Raspoutine.

- J'adore ce gosse ricane Dément. (par ailleurs âgé d'une seule année de plus)

- Merci ! Moi j'aime bien tes cheveux on dirait de la réglisse.

- Ouais ben les boulotte pas et tout s'passera bien.

- C'est donc à toi de clore notre réunion de la semaine Dément

- Oui m'sieur, tout d'suite m'sieur. J'ai moi aussi des choses à dire. Plein d'choses tout à fait passionnantes- et promis, je vais rester décent cette fois-ci msieur-je-m'offusque-de-tout-dés-qu'on-parle-un-peu-dnouille.

Papy préfère garder le silence. A quoi bon exposer son avis à Dément ? Il fait partie de ces enfants trop bien nommés et la plupart du temps irrécupérables par le monde Extérieur. Tenter de le raisonner en connaissance de cause n'aurait aucun sens. Papy préfère encore agir avec sagesse : se taire, baisser discrètement le volume de ses appareils auditifs, et attendre que la tempête ait soufflé tout son soûl.

- Raspoutine. Rasty. Rastaquerre. C'est un bon gars. Il sent les bois ! Les vrais qui puent, avec leur pourriture d'automne, délicieuse pourriture, mère pourriture qui fait vivre les insectes et pénètre les racines des arbres, qui forme l'humus de la terre sur laquelle tout pousse et meurt, et geint. En vain. Monde de pourriture fertile et somptueuse, on y pense pas assez, on vit sur la matière organique décomposée et savoureuse d'un milliard de milliers de morts sur des milliers d'années, et c'est la seule chose à habiller la roche. L'humus est vie ! La pourriture est vie. Raspoutine est l'automne, la saison Rouge qui nourrit la terre en lui versant dans la gueule des cadavres en pelletés. Où tout n'est plus que putrescence onctueuse. Et Raspoutine est un monticule de boue, un agglomérat de chair suintante à la gloire de la déliquescence. ET DES CORNES. Il brame aussi comme un cerf en automne, il a le rut au corps. Je crois oui qu'c'est bien ça : il est gorgé de pourriture, tout suintant de décomposition, et ça lui mord les nerfs. Il est là et il fait pas semblant, non non lui il le gueule, la vie c'est son hymne, son opéra baroque. Oh putain oui il hurle. ET C'EST BON. QUELQU'UN QUI FERME PAS SA GUEULE. QUELQU'UN QUI FAIT TOUT TROP. AH PUTAIN. C'est toujours trop, c'est toujours grand, toujours bruyant, toujours sublime ! Toujours plus ! Plus ! PLUS ! Et vous ça vous fait chier ? Mais putain moi j'adore ! J'adore quand il abuse. J'adore son indécence ! Qu'il continue à st'rimballer torse poil dans les couloirs quand il rentre de son sport, qu'il continue à provoquer les gens rien qu'en nous mettant sous l'nez son corps d’Héraclès fracassé par les chutes. La terre, le sang, les glaires ! IL A DES BLEUS ET DES COUPURES. Il a tout ! Les marais qui s’agglomèrent sur lui, c'est de toute bÔÔÔÔÔé ! Raspoutine s'en fout de savoir qui vous êtes. Il vous accepte tel quel, il vous prend avec tous vos défauts, en haussant les épaules, et puis ok, d'accord, c'est bon alors. C'est t'y pas génial ? Quand on sait qu'ici aussi y a tous ces connards qui vous jugent, ces petits bouffeurs de trou d'balles qui vous méprisent et vous évitent et SE MOQUENT DE VOTRE TAILLE EN VOUS D'MENDANT SI VOUS ÊTES PAS NE DU GANGBANG DE BLANCHE NEIGE ? LES ENCULES DE FILS DE CHIENNE QUI VOUS REGARDENT DE HAUT ! ET BEN LUI NON IL DIT RIEN, IL FAIT DES BOUTADES ET PUIS C'EST TOUT OK. OH PUTAIN HEIN Y A DES BLESSURES AUX CUTTERS QUI S'PERDENT. C'est pas beau ça ? C'est pas sympa ? C'est pas la preuve qu'il est cool ce mec là ? Il se pense pas meilleur que vous même s'il a des grosses mains et des bras larges comm'ça. Raspoutine est un manège enchanté, ouiiii c'est tout les chevaux qui tournent dans ses gestes, c'est un putain de carrousel de foire brillant illuminé avec de la musique qui gicle dans la nuit et  perce les tympans. Oui c'est un chapiteau. Non c'est un cirque tout entier, les éléphants compris. C'EST TOUTE UNE FÊTE FORAINE QUI DÉRAILLE DANS SA GOOOOORGE. C'est le seul à pouvoir gueuler PLUS fort que moi, que je le sais pasqu'on a essayé. Et son odeur me rappelle l'arôme doux de marais de mon chef, de mon Fange. Notre Fange à tous. Amen.
Raspoutine devrait être classé patrimoine culturel de la Maison. On l'empaillerait avant les Départs pour l'exposer dans le grenier et préserver à jamais le monument de sa carcasse puante. Ouais. Et on enseignera aux générations futures la voie de Raspoutine. Suivre les préceptes sacrés du Bruit et de l'Excès. Ne jamais se laver. Laisser la crasse être l'habit et le parfum du corps, l'expression aromatique viscérale de l'âme. Ne pas juger et donner, donner des mots, des gestes et de la bouffe. Savoir donner avant de savoir prendre. Parce-qu'après tout quoiqu'on en dise, c'est bien squ'il fait : il distribue sans attendre un retour, à profusion il dégueule. Alors ouiii, on en veut pas toujours, c'est un cadeau forcé, un tsunami déglutit sur la petite île fugace de l'espace personnel, mais vous savez quoi, ma bonne maman disait C'EST L'INTENTION QUI COMPTE. Respectez donc les intentions brutales de Raspoutine. Dîtes merci. Il fait tout ça pour vous, c'est le petit théâtre de violence de notre quotidien. Rien qu'pour nous. Et ça quand même, ben ça c'est beau.


-Oui que c'est beau...
murmure Vésuve... quand ça termine enfin.

- Merci Dément ajoute Papy en faisant discrètement son retour dans le royaume de l'audible.

- Mais de rien, tout l'plaisir est pour moi. J'adore instruire la populace ahah.

- Tu veux être professeur plus tard ? Je te vois pas en professeur moi, tu parles trop bizarrement et tu cries et tu louches alors je peux pas me concentrer alors.

- Beeeen ? va t'faire fou

- C'était une réunion aussi intéressante et enrichissante que d'habitude mes très chers amis. Je vous remercie tous d'être venu y participer pour nous faire partager les trésors de votre inspiration. N'oubliez pas de me laisser votre texte si vous désirez faire une apparition, même anonyme, dans le journal de la Maison ; le cas échéant, je le leur transmettrai pour la prochaine gazette... dont la parution aura lieu dieu sait quand.
<< Encore merci à tous ! A la semaine prochaine, pour ceux d'entre vous qui reviendront à l'atelier suivant... Et à bientôt pour les autres. Ce fut un plaisir.


- Il était partagé
assure Rossignol dans un long ondoiement de sa carcasse dorée en se relevant de sa chaise, tout rayonnant de bonté christique.

- Oui ?
coasse Chaman à sa suite avant de se glisser à travers la salle au milieu de ses cheveux sans émettre plus de bruit qu'une feuille morte.

- Lèches-culs
assène tranquillement Vésuve, les paupières mis-closes et les yeux baissés sur ses pieds.

- Merciiii Papy ! Je te ferai des cookies ! A tout à l'heure !

- On pourra brûler quelque chose la prochaine fois ?


- Non Dément.

- Des marshmallow aller ?

- Non.


- On pourrait faire un vote pour désigner le meilleur texte et on brûlerait tous les autres ?

- Non.

- MAIS ON POURRAIT AU MOINS BRÛ


- Non...


- 'TAIN rugit le nanesque incendiaire en filant vers la sortie comme un boulet de canon. VOUS FAÎTES CHIEEEER

- Il a sans doute raison commente Vésuve en posant délicatement son texte sur une des tables de chevet encombrant la pièce. Nous devrions peut-être inviter tous les morveux aux intestins bouchés à écouter nos logorrhées pour inspirer à leurs entrailles un mouvement descendant. En leur faisant payer l'entrée, cela va de soi.

Papy préfère ne rien répondre, déjà affairé à mettre un peu d'ordre dans la salle.

- Je vais m'en occuper intervient la voix douce de Fantôme en occasionnant un sursaut général- ou tout du moins au deux éveillés à faire encore vrombir la salle de leur présence, puisque Princesse a de nouveau sombré dans un silencieux sommeil de conte de fée.

- Oh, ne t'embête pas Fantôme je vais débarrasser le service à thé et...


- Mais non, mais non
assure sereinement Fantôme en matérialisant entre ses mains longilignes une petite brosse assortie à une pelle. Laisse moi m'en occuper...

- Je t'assure que...
Mais Papy s'interrompt. Il a fait l'erreur de croiser le regard de Fantôme. Deux orbes d'un bleu post-mortem si outrageusement emplis de placidité que les mots fondent dans sa gorge comme des pétales de sucre. La douceur obsédante du garçon réduit généralement autrui à l'impuissance et à l'hébétude.

- Je ramènerai Princesse avec moi dans le Dortoir des Cerfs ajoute t'il avec une tranquillité sélénite qui  lui confère la transparence éthérée d'un rideau de tulle. Passez une bonne soirée.

-... d'accord. Merci Fantôme, et bonne soirée.
Papy préfère rendre les armes. Les pensionnaires gravitant autour de son atelier d'écriture sont beaucoup trop intenses, chacun à leur manière, pour qu'il trouve l'énergie de vaincre leur étrangeté. Parfois, il lui semble qu'il pourrait renommer cette réunion littéraire "Congrégation des freaks mad in La Rouge". Il se retrouve toujours dépassé à un certain moment. Impossible de garder un cap quand l'équipage de son navire est occupé à exhiber ses névroses et à faire le pathétique spectacle de sa singularité vérolée de malaise.
Qu'ils persistent donc à produire de fabuleux naufrages.
Papy s’éclipse sans plus rien ajouter, laissant Fantôme à ses errances ménagères.

- N'oublie pas de raser la moustache de Princesse glisse lascivement Vésuve dans cette nouvelle intervalle de silence, en daignant finalement se lever après l'inspection minutieuse de ses mains.

- Sa moustache ?

- Oui. Celle là, insiste t'il d'une voix tendre en dessinant deux volutes noires au marqueur au-dessus de la lèvre du garçon endormis avant de lui tapoter gentiment la joue. Je ne suis pas sûr qu'il apprécie beaucoup cette poussée pileuse.

- Ce n'est pas du feutre indélébile, n'est-ce pas ?

- Oh, va savoir.
Et Vésuve disparaît dans un bruit de froufrou. Abandonnant la pièce au silence du tombeau, à la hantise d'un spectre et d'une princesse groggy.

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Fantôme s'attarda derrière eux, gracile coulure de cire gaufrée de poussière et de lumière. D'abord il balaya les rognures d'ongles de Chaman, les cheveux roux qui parsemaient le sol, les emballages de bonbons laissés là par Wini. Il ramassa les tortillons de mouchoirs abandonnés par Vésuve, lava le service à thé en plastique dans une petite bassine remplie d'eau tiède et mousseuse, puis le rangea délicatement dans l'une des tables basses. Ensuite, il fit la poussière prestement, et avec un mouchoir, penché silencieusement sur son labeur, il frotta doucement les moustaches de Princesse jusqu'à les abolir.
Puis il s'autorisa à vaquer dans le crépuscule dilué qui lui parvenait à travers les fenêtres, filtrant des draps cousus comme une la clarté d'un thé.
Il posa ses mains sur les chaises encore chaudes, plaqua ses paumes contre les dossiers moites. Il essaya de capter les spectres de leurs battements de cœur à travers cette humidité salée, cette pellicule de chaleur nappée de sueur, comme si elle n'était  que la surface d'un lac profond  dans les entrailles duquel battait le pouls de la terre. Mais il n'y avait que l'immuable plastique des chaises, la brise qui agitait le long draps cousu de phrases ondulantes, semblables à des veines courant sur la transparence charnelle du tissu.
<< Et toi qu'aurais-tu dis Deryn ? chuchota le garçon en reniflant sur ses doigts l'odeur des autres, en goûtant le distillat de leurs émanations.
Mais il savait que Deryn ne lui aurait rien dit de ce qu'il voulait entendre. Deryn l'aurait enjoint à faire usage de ses propres observations méticuleuses, elle lui aurait commandé de laisser parler sa sensibilité particulière plutôt que de quêter les éclaircissements trompeurs d'une autre, fusse t'elle aimée. Elle l'aurait fait d'un regard lourd, en déployant le ruban de son sourire onctueux pour donner à son silence emprunt de mots déjà dilués une forme moins intimidante que celle du visage scrutateur qui était pourtant le sien. Et puis elle s'en serait aller, la rousseur ondulante, pour le laisser songer.
Et lui n'aurait pu penser qu'à la tragédie de leur amour fané. A la cage de ce corps au sein duquel Deryn étouffait sans pouvoir rien y faire, contrait à subir les aliénations de sa puberté. La tassant un peu plus chaque jour dans cette carcasse d'homme dont elle ne voulait pas, alors même que la maladie s'y vrillait jusqu'à coloniser l'abîme de ses entrailles soyeuses. Et Deryn ne dirait jamais rien de plus désormais. Réduite au silence des agneaux sacrifiés. Sur l'autel purulent de la maladie.
Alors Fantôme s'était exilé à nouveau dans un monde sans paroles. Il n'avait jamais appris à trouver ses propres mots, ni avant, ni après Deryn. Avait compté sur sa présence pour donner une justification à sa présence sur terre. Sans elle, il n'avait plus qu'à exister pour lui même à nouveau.
Il n'en avait pas été capable. Alors il marchait dans les empruntes des autres. Déviait son chemin sur leurs traces, et vivait à travers les fumées et les émanations qu'ils laissaient sur les meubles, le sol, les résidus de leur crasse. Se glissait au velours de leur ombre, évoluait dans leurs dos, débarrassait les chemins de leur fatras ordurier pour n'en laisser qu'un sentier immaculé, à son image. Décrasser les artères du passé pour permettre à la mémoire d'y circuler, et suivre les flots de cette mémoire pour aller battre avec le cœur des choses. Et observer. Prendre note comme le faisait Quenotte, mais ne jamais laisser de traces écrites pour témoigner du travail d'archives qu'il poursuivait tranquillement derrière sa pâleur, son silence et son regard placide.
Ainsi avait-il vu ce que certains ne faisaient que soupçonner vaguement. Il avait vu à travers la comédie de Raspoutine.
<< Le désir de fuite murmura Fantôme. La lente étreinte du désespoir. Les ravages du manque d'amour. Et le besoin de les cacher, de rester maître de sa vie et de sa comédie. Tu as peur Raspoutine. Mais je n'irais le répéter à personne.
Car il n'avait jamais trahis qui que ce soit autrement que par son inaction. Car il était dans la nature d'une tombe de garder des secrets, et lui n'était qu'un cimetière verticale. Et car il n'y avait personne pour tendre l'oreille aux chuchotis des spectres.
Fantôme alla chercher le fauteuil roulant qu'il avait apporté en prévision des épisodes narcoleptiques de Princesse, et y chargea non sans mal ce dernier. Il effaça un filet de bave à ses lèvres avant de le conduire en dehors de la salle dans un déchirant grincement des roues. Puis il y retourna, rapporta la bassine mousseuse pour la poser sur les genoux de Princesse, chargea sur son dos le sac poubelle fermé dans lequel reposait la poussière mêlée de déchets laissée par l’atelier, et s'autorisa une dernière inspiration profonde en face du draps tout palpitant de mots qui pendait en face de la plus grande fenêtre. Un des draps de Couseur.
<< Au fond, la question qui nous aurait permis d'apprendre vraiment quelque chose... C'est celle-ci.
Il souffla dans la clarté mourante :
Qu'aurait écris Banshee ?

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Toutes les rumeurs sont vrais.
On vous a dit que Banshee et Raspoutine fricotaient dans des couloirs déserts ? C'est vrai. Qu'ils se pelotaient dans le grenier, au face du sanctuaire muet, musée des déserteurs des oubliés ? C'est vrai. Et qu'ils dormaient ensemble ? Vrai. Qu'ils se touchaient la nuit ? Vrai. Qu'ils se sont aimés jusqu'à la dernière heure, qu'ils l'ont passé ensemble à s'embrasser dans le cou ? Vrai. Et qu'il y a des secrets, toujours plus de secrets ? C'est vrai. Tout est vrai et nous en sommes coupables. Et si c'était à refaire, j'irais un peu plus loin. Parce-que je dois dire que j'ai adoré ça !
J'ai par exemple adoré en savoir plus que les autres au sujet de Raspoutine. C'était un mystère dans la Maison, et un mystère de taille. J'aime bien les mystères. Et les mots croisés. Il y avait justement des mots cachés à relier pour percer Raspoutine à jour ; j'ai commencé par le plus évident : sœur. Elle était facile à trouver, pas à interroger. Il fallait juste y voir un indice. C'était la porte d'entrée. Comprendre la relation qui l'unissait à la joueuse de violon, et je dois dire que ça a été plutôt simple en fin de compte. J'ai imaginé ce que ça avait dû être de vivre à ses côtés, à l'écouter toute la journée faire hurler son violon, je me suis demandé ce qui pouvait pousser un frère, aussi aimant soit-il, à sacrifier son adolescence, à se couper de l'Extérieur pour quelqu'un d'autre, alors qu'il n'avait rien d'un parias au départ, qu'il aurait pu y mener une toute autre existence, loin de la Rouge et de ses mirages, ses promesses, ses écueils. Et puis c'était évident au final. Elle avait dû reposer sur ses épaules comme un sac de mortier depuis le premier jour. Pendre dans son dos comme une molle avalanche de membres emmêlés, affairée à sa musique, tourmentée par le monde. Il avait dû prendre sa part dans son éducation, l'élever et essayer, tant bien que mal, de franchir la muraille de son autisme. Il avait dû en faire plus que ses parents, lui donner tout son temps, car personne d'autre ne semblait prêt à le faire. Ployer sous la charge, mais l'accepter pourtant. S'y contraindre en martyr. Mais y trouver la chaîne qui le maintiendrait rattaché à la vie, donnerait aussi bien une direction qu'un but à toute son existence. Petit Raspoutine devait rêver de devenir un frère exemplaire, et non un astronaute, un archéologue ou un chanteur de rock. Il n'avait pas d'autres perspectives que d'accompagner sa sœur sur le chemin de sa vie, car qui d'autre sinon lui s'acquitterait de cette tâche ? Qui d'autre pourrait donc l'ancrer en ce monde où elle n'était qu'une fumée en dérive ?
Puis le rêve a finis par l’étouffer, par révéler sa nature de prison. C'était une cage, mais il n'avait aucune clé permettant d'en sortir. Pire encore, il n'arrivait pas à concevoir sa vie en dehors de ce rêve, malgré la répugnance qu'il lui inspirait chaque jour un peu plus. Et c'est sans doute la panique plus que l'abnégation qui l'a poussé dans la gueule de la Rouge. La perte de repères, l'impossibilité de remettre en question la direction qu'il avait fait prendre à sa vie. Il y avait une chance à saisir, un prétexte à vivre pour lui même en l'absence de sa sœur... Mais il n'a pas été capable d'en profiter. Alors il a foncé, et peut-être, je dis bien... peut-être y'avait t'il une pulsion morbide dans son acte de rébellion adolescente, peut-être a t'il glissé vers la délinquance juvénile pour éprouver un ténébreux désir de mort. Tenter le diable avec son âme souillée par la peur, lui agiter sous le nez, attendre de voir si on viendrait le chercher.
Et en effet, ils sont venus. Pas les couteaux tirés, les armes à feu, les poings américains qu'il attendait en retour de ses frasques. Ses parents ont répondu à l'appel éperdu  et l'ont conduit à la Maison, là où était la Sœur. Alors Raspoutine a pu continuer de rêver. Il y a même trouvé un soulagement suprême, teinté de malaise : la possibilité de ne jamais avoir à renier son rêve, puisqu'il irait se dissoudre avec lui dans l'Envers. Il n'aurait pas à grandir pour affronter ses propres désirs de fuite, son envie d'être autre chose qu'un frère. Il ne lui restait que quatre années à vivre dans son rêve, à composer avec les mouvements hormonaux de l'adolescence- ensuite, c'en serait finit, il n'y aurait pas de bataille, rien qu'un oublie facile, un écoulement sans fin, une vie de ruisseau. Jamais de face à face avec la réalité.
Et puis je suis intervenu pour chambouler tout ça.
C'est qu'il m'intéressait ! C'était nouveau, étrange. Savant mélange d'exotisme et de familiarité. Il ne ressemblait à personne. Il était un atout pour son groupe -malgré tout ce qu'on pourrait en penser-, une personnalité qui prenait de l'importance, puis il y a eu l'apothéose du feu d'artifice qu'il avait entrepris de lancer dés son arrivée, quand on pouvait encore être sûr qu'il avait un menton : son ascension parmi les Loirs. L'ami Couseur avait finis par étouffer dans ses glaires. Pauvre Couseur... il faisait un thé d'exception. Raspoutine n'a jamais su préparer quoique ce soit. Mais il s'est révélé très doué pour faire bouger les choses. A défaut de mettre sa propre vie sur un chemin différent, il troublait celle des autres. Ça a duré trois mois. J'ai observé avec fascination la frénésie gagner les Loirs jusqu'à les rendre fous. A la fin on ne s'entendait plus penser et des poubelles brûlaient- c'était joli, comme une invitation à faire un barbecue au milieu des couloirs. J'ai pu y griller quelques marshmallow avant qu'on les éteigne.
Et c'était lui, tout ça. Il avait propagé le chaos sur lequel battait le tempo de son être en dehors de sa carcasse, l'avait inoculé aux foules, et tout changeait sur son passage, tout enflait jusqu'à la déraison. Il était le mouvement, impérieux et sauvage. Il pouvait défaire tout ce que j'avais tricoté des années durant, tout incendier par la simple pyrotechnie de son existence. J'étais un ordre immaculé peint aux nuances d'un hiver enneigé, il était un printemps qui débordait de couleurs. J'étais privé de la lumière du jour, mais il avait capté des années de soleil qui s'étaient enfouis dans sa peau et germaient dans ses gestes, ses paroles, son haleine. Il avait l'odeur de la forêt que je ne pouvais fouler que la nuit ou par les jours d'orage. A travers lui circulaient la chaleur et la lumière qui ne m'étaient permis qu'aux crépuscules souillés, ainsi qu'un flux exalté de possibilités.
Il fallait que je contrôle ce flux. Il fallait que je capture ce soleil de chair. Quand il a quitté son orbite, je lui ais offert une terre d'asile dans le Dortoir des Cerfs. Je l'ai conduit chez moi, et je l'ai possédé.
Alors j'ai tout appris.

Ce que vous ne savez pas c'est que Rasti a peur. Il est là à trembler tout au fond, dans la cage de son corps. Ne sachant trop quoi faire de ces membres qui lui ont poussés trop vite, éberlué par cette barbe qui lui dévore la gueule. C'est dur de grandir, surtout quand ça arrive du jour au lendemain... Avant de s'en rendre compte, on est devenu plus lourd, on culmine assez haut pour érafler le plafond, et quand on égare une main sur soi avant de s'endormir, on y sent de nouvelles touffeurs. Il ne s'y est pas plus fait que nous tous, à sa grande apparence, il n'a pas eu le temps d'assumer sa carcasse, d'apprendre à l'investir. Il s'est trouvé dedans comme dans un long habit où l'on s'empêtre et que l'on tâche de bave. Il s'est vu changer trop rapidement pour pouvoir l'accepter. Alors il a eu peur. De lui même, de l'adulte qui transgressait sa chair adolescente, s'hérissant sur sa peau. Il n'a pas eu le temps de s'y faire, c'est arrivé trop vite. Et il aurait pu chercher à s'en débarrasser, nier le travail sidérant des hormones ; mais il n'en a rien fait. Il a dompté son corps. Ou du moins il essaie, parce-que ça continue de le travailler jusqu'à l'os, de l'étirer, de l'étoffer. Encore maintenant il lutte. Et plutôt que de graver son mal-être en codes barres à même le parchemin de sa chair, il a choisis la voie de la sueur, de l'effort, du contrôle. Il aurait pu s'affamer ou s'entailler pour exprimer son mal être et protester contre ce débordement de chair hirsute, mais il a préféré s'abandonner à une danse effrénée. Gueuler sa panique tout en montrant les dents. Et tant qu'à s'agiter, autant l'inclure dans sa comédie. La rendre plus baroque encore qu'elle ne l'était déjà, y glisser tous les gestes sportifs dédiés à vaincre le malaise répandue dans son corps. Et plutôt que de nier ces difformités pileuses, charnelles, en faire un étendard. Leur trouver une utilité pour mieux les supporter. Apprendre à les aimer ? Il s'y essaie aussi.
Le deuxième mot pour comprendre l'énigme, c'était donc celui-ci : peur. Celle qui motive les gestes désespérés et brutaux des Départs, la même qui fait courir, hurler, taper tous les enfants de la Rouge. Celle qui pousse à brailler, à feindre l'assurance. Quand j’ai compris que Raspoutine avait peur, quand il a confirmé mes soupçons en me confiant, comme il ne l'avait jamais fait à personne -pas même à sa sœur- qu'il avait songé à mille et une manières de saboter le travail des hormones, j'ai su que j'avais réussis à lui passer une laisse. Il était à mes pieds, attendant le salut, une caresse, un voyage. Espérant peut-être que je le délivre de son rêve et lui offre un nouvel horizon de possibilités, alors que je savais que ce pouvoir résidait en lui même.
En comprenant que j'avais acquis toute sa tendresse à force d'attentions, je me suis mis à l'aimer.

Mais il y avait d'autres mots qui motivaient ses actes. Et il a ses névroses, vous ne les voyez donc pas ? Moi j'ai tout vu, et tout palpé. J'ai pénétré son âme, avec son consentement.
J'ai les mots secrets qui dévoilent son mystère.


Loyauté
Rasti est un chiot fou. Mais j'espère en avoir fait un bon berger allemand. Un saint-bernard peut-être ? Que serait une famille sans un bon chien fidèle ? Un compagnon aimant qui garde et réconforte... J'ai laissé une grosse bête de ce genre à mes enfants tordus en leur âme et leur corps, à mes enfants du vide. Une fourrure pour les couvrir la nuit, un jappement pour les sortir du lit. Je sais qu'il peut montrer les dents et se laisser amadouer par des mains qui caressent. C'est très bien. Tous les chiens doivent savoir accepter les papouilles et grogner quand la situation l'exige. Raspoutine sait faire les deux.
Même s'il répugne à s'encombrer de responsabilités, je sais que Raspoutine fera de son mieux, par loyauté et sentiment d’appartenance à ma harde de mystiques éclopés. Mes bambins boitillants, mes naufragés, ma famille éthérée, mes méduses... C'est une des raisons pour lesquelles je l'ai choisis après tout. Son émouvante et indéfectible loyauté canine, sa conception toute bestiale de la sphère affective et sociale ; sa logique butée, dérisoirement candide, l'incite à penser que tous les Cerfs font partie de son clan, qu'il les apprécie ou non, qu'il désire les tenir à bout de bras ou pas. Puisqu'il s'est lié à eux -à moi-, il doit les protéger. Aussi bien d'eux même que de tout le reste.
J'ai toute confiance en lui pour agir tel que j'attends qu'il fasse.


Naïveté
Une fois, j'ai dis à Raspoutine que j'étais mort depuis des années mais que j'hantais la Maison en maudissant la moelle des nouveaux arrivants pour pénétrer leurs os et m'y entortiller. Il m'a cru sur le coup.
La fois suivante, j'ai prétendu que j'aimais sacrifier des enfants au plus profond de la nuit. Il a planqué tous les couteaux et s'est endormis en me tenant dans ses bras.


Sensibilité
C'est pourtant évident, mais beaucoup de gens oublient que Raspoutine est avant tout un flamboyant spécimen d'hypersensible. A le voir plastronner et déclamer à tout bout de champs, ils perdent de vue qu'il ressent réellement beaucoup de choses, et souvent entrechoquées ensemble. La moindre stimulation embrase ses nerfs. Il est d'une empathie terrible vous savez ? Il ressent ce qu'il voit. Il voit ce qu'il entend. Tout est musiques, images, saveurs- il en déborde, presque poisseux. Il éprouve le monde par tous ses pores, et la moindre caresse l'électrise jusqu'aux paupières ou le dénoue dans une long soupir grave. Rasti est comme une vague qui se hérisse et s’aplatit sous la fureur des vents ou les tremblements de terre. Il rit pour ceux qui ne le font pas, il souffre pour les autres. Ce qui n'est pas né de ses propres entrailles, de son esprit, ce qui n'est pas brassé dans le creux de ses veines, il le dévore ailleurs, le fait sien autrement. Il bondit. Ses actes sont pulsionnels. Et pourtant, il est bien plus malin qu'il ne le montre derrière ses airs butors, d'une intelligence vive et d'une sagesse bestiale. Mais il est aussi sophistiqué, je dirais même artistique dans sa manière d'embrasser les contraires. Il a avant tout une sagacité nerveuse, une compréhension intuitive des choses, une capacité de résonance empathique hors normes. Tout est un cataclysme pour Rasti, et donc, pour tous ceux qui l'entourent.
Cet homme est un naufrage.


Domination
Mais non, rangez vos martinets et vos lanières de cuir, ce n'est rien de sexuel. Enfin pas pour cette fois.
Il s'agit simplement d'une manière d'envisager sa relation aux autres. Il cherche toujours à demeurer en position de force, à rester en aval. C'est presque pathologique, c'est à dire que c'est plus fort que lui : il a besoin de savoir qu'il n'en dévoile jamais plus qu'il ne le souhaite, qu'il dirige la conversation à sa guise. Il veut contrôler ses prises de parole, mener la danse des mots. Ne laisser percevoir que les choses qui ne lui feront pas de mal- ni à lui, ni aux autres.
C'est étrange à se dire, et c'est pourtant ainsi : Rasti aimerait pouvoir tout contrôler dés lors que cela concerne sa sensibilité. Lui qui pourtant laisse faire les choses. Lui qui aimait me dire

<< Puisqu'on ne sait pas de quoi sera fait demain, c'est inutile de faire des réserves. Je vais te dévorer tout entier aujourd'hui. >>
Et il l'a fait. Cent fois.
Oui.
Cette fois-ci ça l'est bien.


Dissimulation
Il est le ripailleur, le festif, le faunesque démiurge d'une maturité exhibée qui se veut excessive, sulfureuse, dramatique. Théâtrale représentation d'un âge prétendument adulte, oscillant entre le grivois et le comique.
C'est tant de vie qui vous percute que c'en est douloureux. Il remue au dehors de sa gueule acrobate, expressions funambules sur les hauteurs boisées de son visage hirsute, mais au dedans aussi, dans les boyaux dérangés par sa voix caverneuse, il s’immisce et festoie aux entrailles frémissantes.
Il est l'entre-deux incarné. Mis homme, mis-gamin. Mi-chiot fou, mi-digne cerf royal. Des débordements charnels, des folies luxurieuses, des désirs troubles qui s'affolent, se concrétisent, et pourtant, il a l’innocence fichée au front, la candeur à la gueule.
Parmi les bienheureux il est de ceux qui mentent.
Raspoutine joue impunément de son image, il use et abuse de son apparence, de ses talents d'acteur, d'orateur, de conteur. Il ne veut pas montrer sa peur, ni ses larmes, connaît l'importance de certains rôles pour maintenir un équilibre au sein du monde. De notre petit monde écarlate, au sein de la Maison. Il faut des sacrifiés, des marginaux, des chamans et des oiseaux chanteurs. Il faut des gens tels que lui, des Raspoutine à la gueule fauve, des-qui-prétendent, des-qui-font le mouvement, des-qui-miroitent.
Il faut des menteurs qui s'assurent que la fiction devienne réalité.
Il ne veut pas évoquer son passer. Il ne veut pas évoquer ses souffrances. A quoi bon, puisqu'il est convaincu qu'il ne lui reste plus que deux ans à vivre en dehors des mirages, deux années de théâtre avant d'être emporté par l'Envers ? C'est là que finira sa sœur, et il se doit de la suivre, là qu'est la place des anges et des esprits hurleurs. C'est là qu'aboutissent toutes les routes- ou du moins les meilleures.
Il est bien plus malin qu'il ne le prétend, Raspoutine. Si il est un menteur, c'en est un délicieux. Un charmant. Un excusable. Et pensez bien qu'il en a une absolue conscience. Il appelle à la sympathie, tant sa langue est déliée, tant son intérêt pour autrui semble sincère et bon. Il a le rire facile et la curiosité vivace, un brin de pudeur malgré ses agaceries. Il a le goût des masques, du théâtre, et il sait l'équilibre qu'il lui faut maintenir.


Banshee
C'est moi. Je suis la dernière clé.
J'étais berger. Mes moutons portaient des bois, ils avaient de l'allure- des moutons hautes coutures, très classes, gracieux... Un peu taclés par la vie, mais c'est beau quand ça boîte, non ? Et leurs béquilles, leurs fauteuils, leurs appareils dentaires, renvoyaient des éclats d'argent alentours, reflets fuyants pour faire courir les chats. Minuit aimait miauler après les lumières tremblotantes qui giclaient de toute cette féraillerie. Et moi j'aimais miauler après Minuit, ou lui jeter en pâture une de mes pelotes à tricot pour le voir cavaler à travers le Dortoir.
J'ai dû m'en aller par-delà les collines. Mais j'ai laissé un chien pour protéger le troupeau. Il en faut toujours un.
J'appelais Rasti ma grosse pastèque. C'est lui qui m'a offert mes meilleurs chaussons- ceux à tête de lapins. Je lui ai tricoté un pull à motif de boucs en retour, et il le portera cet hiver, il dormira avec.
Il y avait entre nous des échanges de tendresse. Des échanges d'objet. Des échanges de mots, de caresses, d'effleurements, de baisers. Des échanges d'idées, de regards, d'émotions.
Il me rapportait des hamsters dés qu'il le pouvait, même s'il savait pertinemment qu'ils finissaient par se perdre ou mourir. Je n'ai jamais su garder mes hamsters auprès de moi. Mais lui est resté jusqu'au bout. Nous avons passé la dernière nuit ensemble. J'ai dormis avec lui, et il n'avait jamais été aussi chaud contre moi, aussi dense et lourd qu'il ne l'était ce soir là. Il ne voulait pas me lâcher, il voulait devenir un tatouage sur ma peau, souffle, sueur et battements de cœur. Il espérait être l'ancre qui me garderait dans la réalité, il espérait qu'en se pressant contre moi de tout son corps hirsute, il pourrait réussir à me piéger au sein du monde physique. Il espérait que j'irais au dehors, dans l'Extérieur, et que je l'attendrais. Alors il pourrait s'échapper de son rêve et vaincre les mirages tentateurs de l'Envers, alors nous pourrions vivre heureux, nous suffire l'un pour l'autre, être pour chacun une raison de braver l'En-Dehors et ses chemins innombrables qui n'étaient pas simplement des sentiers reliant les songes ente eux, mais dont l'emprunt était lourd de sens, un véritable choix conduisant quelque part. Rasti voulait de la réalité, il voulait se fracasser sur le monde, osciller dans les vents, être tordu comme un barreau de foudre dans la forge des orages. Il voulait vivre, et vivre un peu pour moi. Il voulait concrétiser son désir de fuite à mes côtés, m'emporter avec lui dans le royaume de la poussière et du hasard.
Il voulait une raison d'échapper à sa sœur. Mais je n'ai pas pu la lui donner.
Je n'ai aucune envie que Rasti échappe à la Maison. Et si son vieux rêve ne suffit plus à l'y retenir, alors je serais là.
Il sait très bien où je l'attends.
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Brèche
Lun 31 Juil - 22:02


Non mais personne faisait la blague fallait bien que je m'y plie.

Cette plume elle m'avait déjà fait vibrer et je sens que je vais l'aimer ce personnage de folie ! Rien que son apparence dans l'Envers fait écho à ma lecture du Dieu dans l'ombre et, bon sang, ce que j'avais aimé la vision du Faune dans ce roman. Je crois que quelque soit le personnage sous lequel je te recroise, il y aura toujours une histoire de chevelure/toison incroyable. Je vais suivre la suite avec (im)patience.



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Raspoutine
Lun 31 Juil - 22:58
Oh mon dieu Brèche.
Le dieu dans l'ombre est un de mes livres préférés, mais genre, vraiment. Je l'aime énormément, pour ne pas dire que je l'adore (troptard); ne serait-ce que parce-que Pan, voilà hein 8D. Mais surtout parce-que la prose, et le thème abordé, et cette fin qui te brise le cœur, mais profondément..... Juste. Pour Evelyn. Parce-qu'elle a vingt cinq ans, or, cinq est mon chiffre fétiche. ALORS VINGT CINQ C'EST PARFAIT.
Et puis c'est sans compter la période où j'ai lu ce livre, ce qui en a fait une aide morale en plus du reste, et la manière dont il a influencé certains de mes questionnements, ma manière d'écrire, PLEIN DE TRUCS. Il a été une de mes inspirations inconscientes pour le premier Bartel que j'ai créé il y a quelques années. Bref. Je suis amoureux de ce bouquin. Et toi tu le cites froidement, comme ça. A l'aise.
hug
On s'est croisé à trois reprises autre part, cette fois-ci c'est la bonne : compte sur un rp à venir une fois cette fiche bouclée. é_è


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Merci à Fantâche pour mon avatar <3
Award du plus beau parleur (mais pas suffisamment pour réussir son coup):
 
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Pieds-Nus
Ven 11 Aoû - 10:26
Hello et bienvenue à toi (très tard d'autant que tu m'as souhaité la mienne avant. XD) J'adore la manière d'écrire! Bon courage pour la fin de ta fiche. J'ai hâte de lire la suite. <3


Lorian gribouille en #99cc66.


Forme dans l'Envers:
Spoiler:
 


Opaline, doudou favori:
Spoiler:
 

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Raspoutine
Ven 18 Aoû - 12:05
ET UNE SEMAINE PLUS TARD, TOUT A COUP.
Je te remercie Pieds-nus :D. J'ai mis du temps à te répondre car j'aurais éventuellement eu besoin de supprimer ce message pour poster toute ma fiche, et donc, mieux valait le faire une fois tout ça ACHEVÉ. Je suis très heureux que ce que tu en as lu t'ai plu ! Reste à espérer que l'avalanche qui a fait suite a ton message ne sera pas trop désagréable à décrypter. /out
( Et par ailleurs, je suis désolé pour ceux dont j'ai dû effacé les messages, je n'avais pas pensé à prévoir de posts en rad pour poster la suite ><. )

Sur ce. Je peux enfin mourir après avoir décidé que "lol nope, on va pas ajouter l'histoire en plus en fait". PARCE-QUE FAUT PAS DÉCONNER JE VEUX RP. AVEC VOUUUS. TOUS.
A très bientôt pour de nouvelles aventures :D. (mais plus courtes)
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Ours
Ven 18 Aoû - 12:07
Je te veux dans mon equipe.


Merci Quenotte:
 
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Raspoutine
Ven 18 Aoû - 12:14
Ok. Je jure d'être ton meilleur pokemon de type plante.
Ven 18 Aoû - 12:17
OMIGOD c'est quoi cette fiche wonderful aaaah whut Je crois que j'ai jamais vu ça x,)
J'vais pas te dire bienvenue, t'es arrivé avant moi^^

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