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Alice au Pays des Fourmis ♢ Quenotte
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Quenotte
Sam 29 Juil - 15:03


ft. Jinjune - Cosmic Spectrum

fiche médicale
Sous les Briques

Coucou, moi je suis Clyde et j'aime les gros câlins. (C'est faux.)
J'ai créé le forum, donc tout ça c'est très globalement de ma faute, et euh... Voilà. Cacahuètes!


nom : Quenotte. Comme les petites qui tombent. Tendres perles d'émail qui, à leur envole, délaissent comme des champs de bataille dans les gencives. Banshee, douceur aux lèvres l'a nommé de ce qui n'est plus. Dernière dent de perdu pour un peu d’innocence laissée derrière elle. Dans cet En Dehors qu’on ne susurre plus qu’à demi-mots, monstre de feu de camp. Avant cela, la sans nom n’avait pour patronyme partagé qu’une criante désignation. Avant, ils étaient Les Jumeaux.

âge : Seize ans.

âge d'arrivée : Douze ans.

origines : Née sur le sol Américain, issue d’une mère aux origines Moldaves et d’une communauté de Rroms sédentarisée dans la région.

groupe : Cerfs.

rang : Un petit truc pas trop long que tu voudrais sous ton avatar.

rôle : Seconde du chef des Cerfs. Anciennement Banshee, désormais Raspoutine. Inutile de préciser qu’elle prend désormais son rôle bien moins à cœur. Aussi, notifier, écouter, rapporter, archiver et informer sont devenu pour elle un bien triste poids qu’elle ne porte guère avec l’ardeur dévouée d’autrefois. Dans La Maison tout entière, elle est une sorte de page. D’assistante générale qui déambule entre les groupes, recueille les nouvelles, inscrit les doléances et apporte son savoir comme ses idées à la communauté. Elle gère parfois les conflits, prend note lors des altercations et autres réunions entre les chefs. Difficile de trouver dans La Maison un secret, une information dont elle n’a guère connaissance et dont elle n’hésitera jamais à faire usage contre vous…

affiliation avec l'envers : Sauteuse, plus ou moins inconsciente.

raison de l'admission : Inadaptation sociale. Mutisme prolongé suite à un traumatisme. Comportement irresponsable et dangereux nécessitant un isolement. Responsable légal décédé et impossibilité pour la famille d’élever correctement des enfants. Officieusement atteinte de crises de colère et de panique colossale.

Douleurs psychosomatiques au ventre (persuadée d’avoir quelque chose de mauvais dans le ventre et s’en sert pour excuser ses comportements et ses pulsions) couplées à un retard de croissance lui donnant l'air plus jeune qu'elle ne l'ai réellement. Absence de menstruations.
Comment votre personnage perçoit-il La Maison, son folklore et ses traditions ? —

Au-delà se dresse, unique, l’interminable forêt. Elle s’y autorise des sorties, explorations solitaires où le crépuscule bondit en reflets à sa peau. Puis, plus loin encore que les arbres, sous les cimes feuillures à perte de vue, L’En Dehors, hostile croquemitaine pour enfants reclus. L’En Dehors dans tout ce qu’il a de plus mauvais, âcre et douloureux.

L’En Dehors comme les coups, les cris et les effluves enfiévrées d’alcool. D’un parfum musqué de mâle en sueur qui revient parfois d’un revers à son sommeil troublé. Les bâtiments y sont gris, tortueux. L’ordre y est bêtement indicible, la liberté bridée, triste loup séparé de la meute. On y étouffe les instincts, on y déclame les cris sous couvert d’hystérie. Il n’y a au-delà de La Maison que l’horreur terne d’un quotidien sans envergure, lorsqu’il n’est pas simplement invivable.

C’est du moins toute l’idée que peut s’en faire la sauvage. De l’En Dehors, elle ne garde que peu de souvenirs réellement nets. Quelques réminiscences de cris et de pleurs enchevêtrée. Un sang scintillant, fabuleux rubis bien mérité. L’image de Froncis à son esprit s’est effacée, silhouette nerveuse au flou de son inconscient. De l’école, des amis, des sœurs, pas la moindre de trace. Seul demeure Ioans pour briller un tant soit peu à l’écrin tordu de son cœur, entre amour et jalousie. Seul demeure Fange en portrait de son père pour la hanter, rien qu’un peu.

Du reste, elle n’a que les souvenirs précis de l’hôpital. De la chambre d’observation à laquelle on les a enfermés pendant plus d’un an. Des nuits blanches passées à réapprendre le monde, à se croire invincibles sous les couvertures comme des prémices à La Rouge. Des examens du langage dénués de succès, des questions – trop de questions – des femmes et des hommes se succédant à leur chevet, carnet à la main. L’enfer des visites médicales qui, même ici, n’ont jamais cessés.

Un chien roussi se charge, vestige irréel, de la rappelé à sa crainte du départ.

Mais qu’importe si La Maison est merveilleuse, foyer. Qu’importe si elle lui offre son frère et l’amour d’une famille aussi cruelle que soudée.

Qu’importent les pouces tranchés, les Coups d’État et les carnages auxquels elle s’est accoutumée au point d’y trouver son compte. C’est qu’elle y est influente, la garce, à chaque mot noté un déluge se prononce, murmure aux oreilles fragiles des marionnettes. C’est qu’elle y a hissé son trône de carton-pâte, avec son chat roi des rats. Son matou maté, son apprivoisé.

La Maison n’est qu’amour, véritable mère dans le chaos familial de son existence.

Et, déjà, l’horloge de ses seize ans se fait insistante. Tic, toc, tic, toc.


Comment perçoit-il L’Envers ? —

Miroir fantasque d’une nouvelle réalité. Elle est venue à lui, se logeant à ses racines pour se faire de nouveau fœtus au cœur d’une matrice rougeâtre. A grands rebonds féériques, elle y saute à son aise, y basculant de nuit, parfois sans même s’en apercevoir.  Somnambule de l’autre côté, c’est valsant à l’ombre de son frère qu’elle s’y enfonce, toujours plus loin. A ne pas savoir, parfois, comment retrouver son chemin sans aide.

Merveilleuse échappatoire, univers clos où il est rare de croiser le moindre adulte, pas plus qu’un Cygne en vadrouille. Elle s’y complaît plus encore qu’aux entrailles tangibles de La Rouge. L’Envers est une forêt qui s’étend, s’étire jusqu’au dehors sans jamais en quitter les murs, sylve à ciel ouvert sur un plafond étoilé. Larve, elle y rampe, s’y glisse, visqueuse, jusqu’aux tréfonds. Puis, chrysalide, s’y endort, s’y assoupit pour finir jusqu’à ce que l’aube l’emporte à nouveau dans sa spirale de réalité. C’est presque inlassablement qu’elle en découvre de nouveaux recoins chaque nuit. Les voyageurs de l’autre côté l’y trouvent errante et le plus souvent dévêtue, se traînant aux volutes mouvantes de sa propre chevelure. N’habitent son visage que deux orbes délavés et laiteux quand tout son corps, comme translucide, semble avoir gambergé des siècles au fond d’un marais quelconque. Cadavérique phalène au fil des pas de son chat.

Souvent, pour elle, c’est La Forêt. La feuillue aux merveilles rassurantes et sans limites plus que n’importe quelle décharge ou terrain vague. Ses errances sont solitaires, rarement dangereuses, toujours intimes. De plus en plus putrides.


Quel est son avis sur les adultes/enfants ? —

Ils sont des spectres invisibles. Des ombres, des courants d’air hivernaux sur la nuque. Ils sont des mots jetés à qui voudra bien les saisir. Injonctions, sanctions et connaissances. Comme ils bavassent alors ! Sans jamais se faire entendre.

Ils sont nécessaires, bien utiles. Errent comme des légendes sans arriver à la cheville de celles qui règnent ici-bas, maîtresses des murs. Ils vacillent sur leur piédestal, papier mâché d’autorité, gueulant pour un rien en quelques éclats qui ne sont pas sans lui rappeler Froncis. Le nom flotte, parfois, résidu lointain de souvenirs étranglés. A son inconscient il se loge, se faufile en balle tirée par surprise. Et parfois, accompagnatrice des douleurs fantômes, revient la peur.

Parfois, Quenotte se souvient. De la peur, la méfiance. La terrible violence des sentiments qui s’agrippent, hantent et déchirent. Parfois, Luë chuchote, reprend ses droits sur l’identité d’une écorchée. Alors elle les lorgne, ces grandes carcasses désincarnées, bouffées de règles, codes stupides à n’en plus finir dégueulés à leurs lèvres baveuses. Obscènes.

Autour d’eux ils évoluent, viciés par l’âge, croyant dicter les lois quand ils sont pourtant ignorants de tout ce qui vit, grandis en ce monde, petit univers clos. Elle se plaît à les perdre, acerbe et cryptique dans ses propos à la moindre question, sourire mélasse en coin pour effet escompté. Ces Matures, ces adultes, c’est en exécration qu’elle les tient, lorsqu’elle ne se soustrait pas tout bonnement à leur existence.
Pensées en l'air


• Parmi les boucles noiraudes, cachée sous les volutes terribles de sa tignasse, demeure une mèche plus claire. Quelques boucles brunes qu’elle a tressées, attaché à la base de nuque. Un talisman protecteur. Sur elle, un petit bout de lui. Puis il a l’anneau. Une bête bague dorée qu’il a volée pour elle, il y a longtemps, trop longtemps. Une promesse scintillante qui les lient à jamais. Quand je serais grand, je t’épouserais.

• Si la phalange de son cadet n’avait pas terminé entre les crocs voraces de La Grande Rouge, nul doute l’aurait-elle religieusement conservé pour en confectionner un grigri quelconque. De la même manière, c’est à Fange qu’elle a confié son ultime dent de lait éponyme, la glissant dans un maigre sachet de feutrine parmi quelques poudres et herbes séchées pour mieux la lui confier.

• Le jour de l’Arrivée, ils n’ont pas su la nommer. Si discrète, mutique et planquée, terrée sous le giron d’un Tobias devenu Fange. La pancarte à son cou s’agitait faiblement, désolante d’un vide incombé. De La Vente aux Enchères, elle n’a souvenir que de noms fusant à son crâne. Ecchymose, Noiraude, Crayeuse, sans qu’aucun ne convienne. Ils furent Les Jumeaux, le temps de quelques jours. Jusqu’à ce que Banshee ne la nomme. Avec application.

• Si l’idée d’ingurgiter des alcools passablement potables ne la dérange nullement, il lui est en revanche insupportable d’en renifler les flagrances à la bouche d’autrui. L’odeur lui provoque quelques viscérales nausées, des accélérations inconstantes du souffle qui, bien vite, dégénèrent en angoisses. Quenotte leur préfère quoiqu’il en soit les breuvages sucrés et les pâtisseries expérimentales.

• Les visites médicales sont pour elle un calvaire. Pour les Araignées, un véritable cauchemar. C’est qu’elle hurle et qu’elle mord, la bête, lorsqu’on s’essaye à la toucher, ne serait-ce qu’à la dénuder pour une auscultation. Paradoxalement, ses genoux bleuis et ses bras ecchymoses ne semblent jamais la déranger, comme la douleur en elle-même, fantôme coutumier à son corps.

• Si elle ne tolère bien que son cadet, c’est pour mieux mépriser tout le reste de la gent masculine. Envers les garçons de son âge, elle est la plupart du temps purement exécrable, sans réelle raison. La chose est d’autant plus vraie avec Les Rats, sinistre petite troupe d’attardés congénitaux aux hormones furieuses qu’elle moque ouvertement sous le giron de son frère.

• A l’inverse, elle éprouve envers les chats un amour inconsidéré. En quelques années, elle a eu l’occasion d’apprivoiser un félin errant, piteuse créature noiraude à la queue mal ressoudée. Minuit se glisse au dortoir des Cerfs avec aisance, relativement accepté parmi les membres du groupe, toisant de ses yeux dorés l’assemblée se faire. Quenotte n’a en revanche pas la moindre sympathie pour l’espèce canine, s’éberluant de leur stupidité servile. Plus méconnu encore, l’existence de quelques insectes peu appréciés ne lui pose aucun problème. Elle dévore les phalènes piégées à sa chevelure, contemple les scolopendres et autres araignées sans l’ombre d’un frisson. De manière générale, la plupart des choses, êtres vivants ou fluides considérés comme répugnants ne le sont en rien à ses yeux parfois bien moins cléments avec des choses plus ordinaires.

• Dans le dortoir des Cerfs, elle possède son coin attitré, presque privatif. On y trouve une couchette où se chevauchent en désordre quelques draps colorés aux motifs inventifs. A peine à l’écart, une gamelle pour Minuit, au contenu souvent varié. Quenotte collectionne divers objets accumulés au cours de ses années passées dans La Maison. Un vieux polaroid, quelques photographies floues. Des livres abîmés. Quelques gâteaux en guise de péché mignon aux côtés des décoctions préparées par Chaman. A son coin de plafond, perles et attrapes rêves se côtoient et l’on dit même que l’un d’entre eux a été confectionné par son frère. Elle y pend également quelques mobiles de verre constitués à partir d’éclats de bouteilles. Du reste, quelques slogans énigmatiques scriptes son mur, sous la fenêtre, souvent recouverts des vêtements qu’elle laisse sécher lors des beaux jours. Son carnet de note, bien entendu, arme redoutable et journal intime farouchement défendu. Puis, dans l’encadrement, un triste cactus en pot – Audrey - offert par Éphélide avant son départ.
Fragment d'Âme

Dans le couloir, son petit pas résonne, sautille d’exister dans cette cohue lointaine qui habite la cour arrière. On y a organisé un tournoi de ballon, ou ce qui y ressemble, le but du jeu se résumant principalement à jeter les plus petits au sol autant que possible. Les rares filles de La Maison n’y sont quoiqu’il en soit pas conviées, comme si la balle était proclamée jeu exclusivement viril et masculin. La plupart des gosses traînant ici leurs pattes folles sont pourtant loin de la définition qu’on accorderait volontiers à un homme, quoique certains parviennent encore à s’en persuader de toute la force candide de leur imaginaire. Fange ne participe pas. Il erre près du grillage, rôde autour du trou qu’ils y ont taillé pour rejoindre la forêt, claquant le bout d’une branche sur le métal à la peinture écaillée. Fange ne participe jamais à grand-chose, reniant la compagnie de ses semblables et se tenant le plus loin possible de la moindre source d’agitation infantile. Ce n’est pas si grave, ni pour lui, ni pour elle. C’est ainsi qu’elle l’aime, son grand con renfrogné de frère.

Félin parmi les Rats, lorsqu’il roule des épaules et vous sonde du regard avec ses airs de chat. Sûrement qu’il gueulerait, le rabrouerait d’y avoir même pensé, quand la comparaison est pourtant évidente. Quenotte n’a quant à elle rien d’un Cerf. Ni le royal port de tête, pas plus que la noble démarche. Elle a ses éclats de rires, ses yeux émerveillés et sa bouche en moue de cœur. On tuerait pour une once de son innocence quand les autres déambulent avec une lourde fierté héritée de leurs années passées à arpenter L’Envers. Elle a la démarche discrète et rapide, le regard fuyant issu d’une enfance étranglée.

Et lorsqu’elle fait irruption devant la porte des Rats, on la dévisage. De sa mine pouponne aux yeux de verre. On les croirait désincarnés, tant et si bien qu’ils rouleraient sans doute pourvu qu’on la bascule. Puis sa bouche, sa moue cramoisie où trônent, impériales, deux dents du bonheur à l’écart charmant. Sur son corps, une coulée de suie s’enroulant en boucles noiraudes jusqu’à tambouriner à ses chevilles. La parure est précieuse, savamment entretenue et tressée par réflexe au gré des conversations tranquilles d’un Banshee distrait. Le reste du temps, on raconte que les soins réguliers s’étendent à plus de trois heures et que son cadet s’y attèle toujours bien volontiers. A chaque boucle, chaque mèche, un peu de sa fierté, un peu de sa beauté, de ce malaise qui n’appartient qu’à elle, transparaissant jusque dans les aquarelles incarnates de ses sourires.

Du reste, elle est petite, minuscule et courbée. Chiche de formes mais un peu grasse, comme n’ayant pas encore tout à fait quitté le berceau de l’enfance. Aspirine cille à sa vision, se rengorgeant dans le rire discret de ses quelques comparses de chambres. Si quelques Rats ont pourtant trouvé les joies du terrain, il semblerait que certains d’entre eux aient trouvé l’amusement trop indigne de leur maturité pour daigner s’y glisser. Cela ressemble à la fière logique de leur chef. Le même qui se complaît pourtant à faire tomber les gosses, rosser les plus faibles et moquer les plus atteints d’entre eux. Fange n’a pas échappé à la règle, son presque mutisme comme sa hargne lui ayant attiré les foudres d’Aspirine.

Ce dernier renifle, la désignant d’un signe de menton.

- Qu’est-ce que tu fous là Sans Nom ? – Il sait. Il sait comme l’appellation peut être blessante, si elle en avait toutefois quelque chose à foutre. Banshee l’a nommé et depuis longtemps. Et ça, c’est plus précieux que toutes les insultes pouvant s’échapper de la bouche d’un parfait abruti. – Tu viens chercher le pouce de ton frère ?

C’est au tour de Quenotte de lorgner, scruter l’assemblée sans pourtant broncher ni éprouver la moindre crainte. Ici, elle est autant maître de son monde qu’eux tous réunis. Pas seulement en tant que Sauteuse mais parce qu’elle a au moins le mérite de régler ses comptes de jour plutôt que d’agresser à tour de bras au hasard de L’Envers. Pas de temps à perdre avec ces animaux et leurs pitreries bagarreuses. Il y a entre les pages de son carnet tout un interminable panel de doléances, de points à aborder pour ne pas palabrer en futilités.

- Non, je viens pour discuter.

Pas un mot plus haut que l’autre. On dit de Quenotte qu’elle sait se tenir sans oser chuchoter le nom du vice qui lui colle au corps. Il y a sous ses boucles et ses sourires mille secrets en réserve. Pas les siens mais ceux des autres. Des égarés, des infortunés. Ceux qui cèdent aux regards, aux chantages ou ne savent simplement pas démentir. Ça, et quelques regards échangés avec son frère. Suie contre craie. Il y a là-dedans comme tout un univers embrumé.

Mais c’est à lui qu’elle confit les plus beaux, les plus tendres et les moins acerbes.

Aspirine a l’ombre d’une hésitation. Tout chef de son état, il n’est jamais bon de rester seul en compagnie de l’aînée. Mais loin de lui la crainte et c’est d’un haussement d’épaules qu’il congédie la ratière. Elle ne s’écarte que d’un pas sur le côté pour les laisser passer, soutenant sous la suie leurs regards et leurs rires, aussi sûrement que leurs bousculades sûrement volontaires. Finalement, elle entre, prenant place près du chef avant de dévoiler entre ses bras une boîte en carton qu’elle dépose au sol.

- C’est quoi ?
- Un jeu d’échecs. Je l’ai volé dans le bureau du Grand Pape.

C’est faux. Banshee le lui a donné, ou l’a plutôt laissé l’emporter à sa guise. Mais l’évocation du larcin semble éveiller chez Aspirine un intérêt renouvelé et il a un sifflement au moins aussi surpris qu’admiratif.

- Je savais pas que tu piquais des trucs ! A te voir toujours planquée derrière ton frère ou l’autre pédale de Banshee on croirait pas que c’est ton truc de désobéir.

Elle vacille, comme prise d’un spasme qui viendrait lui brûler les doigts, faire crépiter toute sa pâleur. Et dans ses os cela craque d’une tension incertaine quand, dans l’œil, c’est à peine plus vif, moins effacé. C’est à ne pas trop savoir d’où cela lui vient. Cette envie qui, dans L’Envers, provoque quelques déchainements de violence mémorables. Dans ces instants, même le Cerf royal n’y peut plus rien. Il n’y a pour demeurer plus que les cris et les coups, les grognements et rebonds animaux qui animent tout le corps. Il n’y a à ces heures que ses bras à lui, pour calmer les nerfs et réprimer les instincts. Lui et sa chemise qu’il glisse à ses épaules lorsqu’elle voltige, nue et solitaire de l’autre côté d’une réalité aux allures de forêt.

Mais l’heure n’est ni aux cris, ni aux poings. Nul doute d’ailleurs qu’Aspirine la retournerait sans mal s’ils en venaient aux mains, et sûrement avant même qu’elle ait pu lui griffer le visage. Et ça ferait même mal, très mal, et très peur, s’il venait sur elle pour le frapper et peut-être faire aux filles ce que les garçons font toujours juste parce qu’ils en ont envie. Parce qu’il y a Fange, Banshee et le reste. La mêlée, la meute. Les porcs.

Patiemment, elle dispose les pièces – noires et blanches – sur leurs places de l’échiquier, observant par en dessous la mine contrite du Rat qui n’y comprend manifestement pas grand-chose.

- Je sais pas jouer à ça.
- Eh bien tu vas apprendre. C’est Banshee qui m’a montré, ce n’est pas difficile. Il suffit d’imager un peu. – D’un geste tranquille de la main, elle désigne l’ensemble du plateau. – Dis-toi que le plateau, c’est La Maison. Et les pièces, ses habitants. Moi je prends les blancs.

Le regard du Rat s’éclaire à peine d’une piteuse compréhension face à cette métaphore que tous ici-bas peuvent pourtant saisir. Quenotte saisit alors la reine entre ses doigts, le promenant d’une phalange à l’autre.

- Normalement, il faut abattre le Roi. Mais le Roi devient inutile sans la Reine. S’il la perd, il est triste, déprime, et est abattu… Mais c’est sûrement un peu complexe alors disons que je prendrais une Reine et toi un Roi plutôt que les deux.

La pièce retrouve sa place sur le plateau tandis qu’elle vacille encore entre ses doigts et qu’Aspirine se déleste de sa Reine sans comprendre toutefois d’où la mioche veut en venir.

- Ça sert à quoi de faire ça ?
- A s’occuper. Tu avais l’air de t’ennuyer avec tes ratons alors je viens pour t’occuper, c’est tout. Et ça fait toujours bien, de savoir jouer aux échecs pour un chef. Ça fait sérieux, et intelligent. – Elle dodeline à peine de la tête, s’asseyant avec plus d’aisance, les jambes emballées sous les couches de sa robe démodée. – Le Roi et la Reine, c’est qui tu veux dans La Maison. Disons que cette fois, tu es le Roi et moi la Reine.

Mais elle sait pertinemment qu’aux yeux de son frère, elle sera éternellement Reine, qu’importe la partie et l’adversaire.

Aspirine promène à ses gambettes diaphanes un regard intrigué, redessinant des yeux les traces laissées à sa peau auxquelles il vient trébucher. Peut-être bien que sous son regard, rien qu’aujourd’hui, Quenotte est jolie. Elle n’a pourtant jamais eu envie de l’être. Avec ses mines d’accidentée, jamais tout à fait en bon état, la Fée. Bleus aux cuisses, lèvre fendue. Tant de blessures, involontaires à faire fleurir à sa blancheur quelques violacées qui tirent au jaunâtre en fin de course. Parterre fleuri vivant que tous les coins de mur tailladent, la vêtissent de compresses et de gaze écornées. Et les ecchymoses veinées à ses yeux ciel de grêle, souriantes d’un battement de cils effrangés.

Noirs. Toujours noir sur blanc, monochrome. Il n’y a que sa bouche, écarlate fanée, pour sourire. De ce rictus enjôleur, percé d’intentions secrètes. Drôle d’ouverture à ce corps frissonnant, fragile comme celui d’un enfant sauvage. Victime idéale aux relents de malaise.

La pièce à tête de cheval trouve cette fois le chemin de sa main grêle.

- Le cavalier se déplace à la verticale, mais aussi à l’horizontale. C’est une pièce offensive, mais il peut aussi défendre. Disons que Fange sera mon cavalier.

La logique se dessine, trace ses lignes, ses barreaux de prison autour de l’esprit d’un Aspirine de plus en plus troublé mais qui concède cependant au jeu. La compagnie de Quenotte n’est après tout pas aussi désagréable que celle de son frère et il s’en veut pratiquement de l’avoir frappé à son arrivée, la mioche, la glu désireuse de retenir son frère. A la voir ainsi concentrée, psalmodiant ses explications, elle lui apparaît plus douce, peut-être plus fille que cette chose terreuse et androgyne qu’à un jour déposé un flic ici. Moins sauvage, pour tout avouer. Il se fait donc docile au jeu, déplaçant ses pièces selon les indications chuchotées d’une Quenotte attentive, en oubliant qu’il est le chef et se laisse pourtant diriger.

- Comment ça se fait que tu restes toujours derrière le cul de ton frère comme ça ?

Il déplace ses pièces vers l’avant, prenant un pion de la donzelle sans trop de difficultés. La chance du débutant. Elle ne cille pas, ne redresse pas même les yeux, lorgnant simplement sur le plateau avec un rien d’air rapace.

- C’est mon frère et il m’aime. Nous n’avons besoin de rien d’autre.

Reniflement compréhensif, quoique méprisant d’un Aspirine qui ne peut de toute façon pas comprendre.

- Ouais, ça vous regarde après tout… Mais tu sais tu pourrais venir avec nous. Pour être avec ton frère. Puis t’es pas si conne comme poulette. Regarde-moi ça tu m’apprends à jouer aux échecs. Tu pourrais servir. Puis les gars ont pas l’habitude de voir des filles ils seraient pas mécontents aha.

Le rire grince, résonne, presque tonitruant dans le silence de leur jeu qui a tout à voir avec celui du dehors. Là aussi, il s’agit d’écraser le plus petit dans la boue. Quenotte a seulement sa propre manière de le faire. Pas tant parce qu’il l’a frappé, mais pour son frère. Pour chaque coup, chaque moquerie. Aspirine prend définitivement trop de place. Le cavalier heurte le Roi, le faisant choir dans un bruissement sourd hors du plateau.

- Échec et mat.

Siffle-t-elle froidement, le regard fermement planté dans le sien sous des nuances trop sombres pour n’appartenir qu’à un simple divertissement. Aspirine dévisage piteusement la pièce tombée, le Roi assassiné, avant de loucher sur le sourire, le fin rictus qu’elle lui présente, lui offre comme un éclat de rire mauvais. Instinctivement, son poing se lève et c’est de l’autre main qu’il l’agrippe par le col de sa robe, tendant le tissu à en éclater le premier bouton. Il n’y a de toute façon rien à voir là-dessous. Elle est plate, plate comme un poupon et bien moins jolie tout à coup qu’elle ne joue plus de ses jambes et de ses cils de biche.

- Putain tu te fous de ma gueule ?! T’es venu pour m’humilier avec ton jeu de merde, t’as rien de mieux à faire avec l’autre tapette de Banshee ou ta pédale de frère ?!
- Puisque tu uses de termes aussi peu élogieux j’imagine que c’est une partie de toi qui te taraude actuellement non ?

Le poing part et cogne, irradiant sa joue d’une douleur sourde, fendant sa lèvre en un éclat net et iridescent d’écarlate. Sa langue perce, vient lécher son propre sang sans jamais se départir d’un sourire qu’elle a si bien travaillé. Et son rire claque, percute les murs en d’interminables rebonds qu’elle ne cherche pas même à contenir. Ça ne fera qu’une galaxie de plus éclose à son visage, comme tant d’autres avec celle-ci. Reprend alors la cacophonie des gestes, la chorégraphie inlassable de son corps ingrat. A osciller ainsi entre l’adulte et l’enfant selon l’interlocuteur, les manies et les humeurs. Elle n’est au fond qu’une fille. Une fille qui ne saigne pas. Ballet permanent de bras et de jambes, mouvements décrits dans l’air avec la fluidité des orages. Et bandée aux membres de toutes parts pour mieux dissimuler, étouffer les plaies lacérées à la crème de sa peau, charnier psychotique labouré du bout de ses ongles.

Aspirine la relâche, le rejette vers l’arrière, crachant une insulte à défaut de cracher tout court. Fange se tient droit et rigide dans l’encadrement de la porte, les pupilles vacillant d’une rage palpable. Il semble pourtant attendre un mot, un geste, restreint par la hanse d’une laisse solidement harnachée. A la Fée de se redresser, vacillant d’un pied sur l’autre pour mieux s’écarter. Ils exsudent à eux deux un magnétisme indescriptible. Une sauvagerie aussi douceâtre qu’amère. Un parfum d’inconnu attisant crainte et curiosité. Contre ça, même le poing ne peut rien.

- Sans rancune Aspirine… N’oublie pas, je ne suis qu’une poulette

Ultime chuintement et elle se détourne, regagne la porte et le cadet fulminant de frustration. Le couloir aura tôt fait de les happer tous les deux dans un secret qui n’appartient qu’à eux seuls. C’est un accident inévitable. Un carambolage imposé par l’existence, impossible à esquiver. Un fracas qu’il faut alors subir, endurer. Si possible sans ciller, sans faillir. Une plaie ouverte et la voilà jolie gangrène à vos cœurs.

Quenotte n’a pourtant que quatorze ans.
Le Début du Conte


« Quand je serai grand, je t’épouserai. »

Petite voix terne. Blanche – comme elle – et inconstante qui fraye parfois avec ses rêves.

« Quand je serai grand, je t’épouserai. »

Elle a encore derrière les paupières l’image du poignet de biais. En spectre à ses narines, l’odeur ferreuse d’un sang qui n’est pas le sien. Et les cris, les rires hystériques. Les colères irrépressibles, assassines et si rassurantes de Fange.

Une promesse non tenue.

On a posé à ses épaules nues le tissu rêche d’une chemise trop souvent rafistolée. Elle trône en piètre cape d’hermine, s’étend à son dos, coule jusqu’à ses reins d’une ou deux tailles trop larges. La poussière s’élève en quelques volutes sous les battements discrets de son souffle. A l’encre de ses boucles s’entremêlent des brouilles plus claires, ondulations brunes et crasses. A deux ils forment la silhouette distincte d’un pauvre fœtus, nichés sous ce qu’il lui semble appartenir à un bureau. Elle ne se souvient pas s’y être endormie et le fait est pourtant qu’ils y ont passé la nuit. La veille, on a parqué dans leurs chambres les pensionnaires de moins de dix-huit ans pour mieux préparer les autres aux Départs. Aucune précaution n’est semblerait-il de trop depuis le Grand Massacre et ce ne sont ni les premières, ni les dernières extractions auxquelles ils assistent.

C’est une habitude, comme un rituel que La Maison leur aurait intimement laissé. Pour mieux se protéger ils se retrouvent et se cachent. Se terre comme pour un dernier jour ici jusqu’au matin où il n’y a plus que le vide à constater.

Elle a pleuré hier soir, longtemps et cela brule encore à ses paupières de l’évidence dont elle devine déjà les angles douloureux. Il y de ces instants où elle voudrait s’ancrer en lui, se loger à ses entrailles pour toujours. Jouer au parasite dans son corps, la tumeur qu’on extirpera jamais plus. Parfois, elle a plus que besoin de partager son sang. De sentir sa vie, à lui, pulser dans ses veines, à elle. Et lorsqu’ils se mordent, se griffent et s’entrechoquent, c’est pour mieux joindre leurs plaies encroutées de salives. Se chercher l’un dans l’autre.

Parfois, elle a envie d’enserrer sa gorge et de l’entendre craquer, se rompre, se tordre en un dernier souffle qui ne sera qu’à elle. Parfois, elle voudrait démolir sa triste petite gueule à coups de poing. Juste comme ça. Juste pour voir et emporter avec lui tous les mots, les cris et le coup d’avant. Tous les souvenirs comme on jette un rat crevé dans la cuvette des chiottes.

Saisir ses cheveux, tirer en arrière, éclater les vertèbres, trancher net dans la viande brune de la gorge. Et que plus jamais ne lui vienne l’idée de partir. Parce qu’elle est là, l’insidieuse. Elle flotte encore entre ses temps en spectre intangible. Elle a le visage tacheté, la mine affable et épuisée d’un chien et elle l’avait mis en garde ! L’En Dehors se tord, se glisse à eux en lianes tentaculaires qui ne parviennent pas encore à les atteindre.

Contrairement aux autres.

Dans tout son éveil il la contemple sans la scruter, sans l’ouvrir du regard comme pour les autres. Sa main à la phalange manquante tiraille, triture et caresse une poignée de boucles qu’il a saisie au hasard. Le sommeil l’a depuis longtemps quitté et nul doute est-il déjà descendu constater sans elle pour mieux revenir. Lui épargner la possibilité d’un macabre spectacle, frère attentif. Et l’idée, la dérangeante vérité lui revient alors d’un frisson, d’un coup au cœur, défibrillateur émotionnel.

- Qu’est-ce qui est arrivé à Banshee… ?

Pourquoi es-tu réveillé ?


••••


Les petites mains grattent, creusent, petites fourmis affairées. Sous le soleil de plomb qui fait douloureusement ciller ses paupières - Jamais aussi douloureusement que les gifles de Froncis - ses cheveux semblent une coulée d’encre crasse empoissée de sueur, collant à ses épaules en vagues indistinctes qui la recouvre toute entière. Hissé en patriarche du ciel, le soleil se fait de plomb, écrasant, dominant de ses rayons les pauvres âmes n’ayant pas su trouver à l’ombre un abri bien mérité.

Inlassablement, elle creuse.

Le plus grand trou jamais creusé, même. Une crevasse. Ce qui lui semble même un ravin dans le sable, un gouffre sans fond. Une véritable tombe. Maman discute avec une autre femme, petite dernière au renflement du sein. Magda s’y agrippe fermement, hideux petit cancrelat aux membres plissés de nouveau-né. Un sourire timide, discret, ourle les lèvres pleines de maman à l’ombre de son fichu. Luë s’essaye, alors, à en reproduire maladroitement les contours, formant à sa bouche éraflée quelques grimaces imperceptibles. Elle renonce finalement, trouvant au visage de maman les nuances infiniment plus belles qu’aux mines de toutes les autres. Pudique maman qui se cache pour sourire, profite d’un instant de paix, d’un vide dans le déluge. Pauvre maman occupée qui n’a plus d’yeux que pour Magda et le ménage. Qui ne la regarde plus, ou encore moins qu’avant. L’a-t-elle déjà simplement considéré ? Elle ne les surveille pas, ou pas vraiment, et c’est elle qui, par instants, s’assure d’un regard que l’autre minuscule chose est en vie. Il a six ans et va sur ses sept. Elle en a sept et va sur ses huit. C’est bientôt leur anniversaire, le premier jour d’Avril. Elle est plus grande mais il la rattrapera en un an à peine, pour se hisser, se faire aussi haut et menaçant que Froncis.

Luë a déjà dans le regard cette drôle de sévérité défiante qui semble vouloir tout ouvrir, tout analyser. Luë s’aventure déjà, indocile, aux forêts qui bordent leur misérable quartier de bicoques tordues. Elle fraye avec les cadavres de renards dont elle observe la lente décomposition, se complait à toucher du bout d’un bâton leurs membres flasques encore moites de chaleur.

Luë, petite pâle. Petite erreur. Ça, Froncis l’a plus que grandement fait comprendre. Lorsqu’il grogne et toise d’en-haut. Lorsqu’il l’écarte d’un geste brusque et se refuse aux « papa ». C’est tant pis, c’est tant mieux. Luë n’a jamais eu envie de l’appeler ainsi. L’appellation est une insulte retentissante et c’est en silence qu’elle affronte ses regards, craie contre suie, ne pipant mot, songeant beaucoup. C’est à provoquer l’indignation des bien-pensants. Les grands catastrophés. Elle ne parle pas, à son âge, c’est tout de même alarmant ! Sans jamais savoir comme ils prolifèrent dans son crâne. Des longs, des courts et des savants. Que peut-on y faire si ses parents sont fantômes jusque dans leur démission ?

Attardée, qu’ils disent, entre autres désignations qu’elle n’a guère besoin de saisir pour en comprendre la gravité. L’assistante sociale a pourtant maintes fois loué son intelligence avancée, mais que peut-on y faire.

A l’extérieur, elle est l’attardée. A la maison, pour toujours, elle est l’erreur. La tromperie. La blanche.

Tobias, tout affairé à sa balançoire, est le portrait miniature de son père.

Même mère, même lit. Ils partagent jusqu’aux bains, jusqu’aux gestes. Et comme elle le hait pourtant. Elle le déteste avec passion, lorsqu’il s’attire l’attention, les sourires. Lorsqu’il l’agrippe la nuit. Elle le déteste sous le regard des adultes. De Froncis. Elle le déteste lorsqu’il prend sa main, s’accole à sa taille pour marcher toujours plus près. Lorsqu’ils sont les mêmes. Et du haut de ses huit ans à venir, s’est déjà attelé par une fois à le jeter par la fenêtre.
L’abandonner pendant les courses jusqu’à ce qu’il crève de faim. L’empoisonner au désinfectant.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, de le lui avoir fait comprendre. De se persuader comme, lui absent, ils seraient bien mieux. Comme, ainsi, maman s’en irait avec elle. Ou peut-être même que Froncis s’accoutumerait à sa présence, sans héritier, sans fils pour lui succéder.

Un nouveau regard à la silhouette dodelinante qui ne tarde pas à grimper au toboggan. Tobias était le portrait ineffable qu’on dépeignait ordinairement des Lupesco. Emigrés à la peau tannée par le soleil ayant trouvé refuge en terres Américaines pour y fonder leur marmaille. Luë, quant à elle, ne ressemblait à personne. Blanche quand même maman présentait la dorure de son épiderme. La minuscule créature brunâtre se faufilant dans le dédale de l’installation. Ce fut comme mécanique dans son cerveau. Une poussée activant les engrenages du vice. Et comme une ombre – c’est ce qu’elle est à la maison – la voilà qui prend sa suite, le suit comme un serpent quand lui est déjà au sommet. Il observe le trou, y constate son absence. Ah. Vrai qu’il semble bien plus profond vu d’en haut.

Luë n’est pas peu fière.

En un si bref instant, la voilà à sa hauteur, croise l’abysse de son regard juvénile. Et d’une simple poussée, un effort infirme, le précipite du trône jusqu’au gouffre.

Bien fait.

Alors, le monde implose. Du cri de sa mère – elle l’a vu tomber, elle l’a vu tomber. Elle l’a vu le faire tomber. – jusqu’au rouge qui lui pisse du nez – à l’autre - comme l’eau de la fontaine du parc. Jusqu’à son poignet qui fait un angle impossible qu’elle s’essaye piteusement à reproduire. Qu’elle imite à grande peine, souriant distinctement de ses piètres tentatives.

Mais il rit. Tobias rit. Ou peut-être bien qu’il pleure après tout, pour ce qu’elle en sait. Et c’est criard, insupportable. Et le trou ne l’a pas enseveli, et il ne s’est pas rompu le cou. Il n’a rien de ces lapins, ces bêtes écorchées à la gueule pendante que ramènent parfois Froncis avec les hommes du voisinage, qui rient fort et parlent fort et-

Maman crie, Magda chouine, dérangée dans son bête confort poupon. Et lorsqu’elle redescend, se glisse aux côtés du déluge pour mieux l’observer sous toutes ses coutures de déception, c’est aussi maman qui la repousse, braillant quelques remontrances terribles dans leur roumain maternel. On la pousse si fort qu’elle en choie presque dans la sable elle aussi, claquant des dents pour toute réponse à cette main mauvaise, repoussante et qui ne veut pas d’elle. A cette voix qui l’accuse. Les femmes se dressent à leur tour, cigognes à poussette. Luë ne sait pas tellement laquelle donne finalement l’alerte, quoique subjuguée par cette capacité qu’ont les êtres à relayer les situations d’urgence pour mieux les endiguer, comme le font les fourmis.

A la maison, la douche fuie depuis bientôt quatre mois et c’est bien le cadet des soucis. Et si personne ne s’en plaint, pourquoi y changer quoi que ce soit ?

Dans la grande voiture à sirène, dans les couloirs blancs aux odeurs de médicaments, cela braille encore de partout. Il n’y a que Tobias pour contempler à son tour l’étendue des dégâts, la lorgnant parfois de biais lorsqu’elle fait mine de ne pas le voir. Elle s’aperçoit, non sans gêne, comme cela ne lui fait rien, tout compte fait. Comme ce manque de peur, de pleurs la dérange, de lui qui ne la dénonce même pas. Mais maman a vu, d’un regard tremblant qui lui évoque ceux des biches horrifiée dans les documentaires de chasse.

Un beau plâtre blanc propre pour orner le petit bras. Quelques paroles rassurantes du docteur – blouse blanche, œil terne – davantage pour maman que pour Froncis qui fulmine déjà de l’intérieur. C’est une sorte d’étrange taureau, ce père-là qui n’est pas le sien. Sûrement qu’il y a dans ses tremblements un rien de fierté pour ce fils qui ne pleure pas.

Un aller-retour sur chaque joue et un goût ferreux dans la bouche. Ça aussi, ça ne fait rien. Elle a appris à force de temps que fauter ou non ne change rien à la fréquence des punitions. Sa grande erreur, c’est d’exister.  Et, en silence, la mine figée de cet air digne et supérieur qu’ils détestent tous, va se coucher sans dîner. N’a de toute façon aucun goût pour la cuisine de maman. Pas plus que pour leurs incessantes jérémiades. Bouhou, pauvre Tobias !

Au repas elle préfère ses chasses et, ouvrant la fenêtre sur une tiède nuit d’été, attend l’arrivée des phalènes. C’est follement qu’ils s’agglutinent aux rideaux, attirés par la faible clarté de la lampe de chevet bancale. Les voilà alors, petits princes noctambules aux ailes gauches. C’est à sa chevelure qu’ils se nichent, s’échouent et s’empêtrent, fabuleuse toile où c’est par les ailes qu’elle s’en vient les saisir. Frénétiques, ils se débattent à ses doigts en se sachant déjà perdus, frétillant de quelques soubresauts face à la langue qu’elle déroule. Entre ses dents, elle leur arrache la tête, broie leurs ailes, goût âcre à sa langue lorsqu’elle avale.

Le festin vaut mieux que tous les repas familiaux. Et pas la moindre honte, pour elle, à se repaitre de ses enfants.

C’est seulement à la nuit noire, lorsque les parents dorment, qu’elle sent se glisser dans le lit l’acte manqué. Celui qu’elle aurait pu avoir le temps d’enterrer vivant. Petite masse au poignet sous plâtre qui fait un creux, cabane improvisée sous les draps. Et secoue à son oreille le bocal à biscuit qu’il a volé, perché sur un tabouret de la cuisine. C’est une offrande maladroite qu’il lui tend piteusement, espérant sans doute pouvoir soulager une douleur qu’elle a déjà oubliée. Et ce n’est pas tant sa faute, finalement, si Froncis ne l’aime pas et si maman y trouve là un bien charmant exemple.

Dans ses yeux noirs luisent les reflets qu’on trouve au carapaces des lucanes d’été. Il y flotte, au fond du gouffre, l’amour inconditionnel d’un frère pour sa sœur. D’un dévot pour sa divinité. Et à ses lèvres closes flotte la question qu’il se refuse à formuler.

N’es-tu pas moi ?

Incrédule, elle se lève, le dévisage. Presque trop longuement, pétrie de sentiments contraires. Puis, pour finir. Pour conclure et sceller son sort, se niche à son flanc, le prend dans ses bras, et se met à chanter.

J’aurais tant aimé.


••••


La lumière se faufile, implacable jusqu’aux rainures laissées par le toit du grenier. Elle y filtre, volutes dorées et mélancoliques où tombe la poussière en rideaux constellés de jour presque achevé. Il y a comme une mélodie, une symphonie propre à l’endroit et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans La Maison. Les lattes y grincent, y chantent et, lorsqu’on tend l’oreille, on perçoit les bruissements quotidiens des lieux. Les chuchotements maternels des murs, les cavalcades empressées de toute une famille d’enfants soudés et sauvages à la fois.

Elle avait pour coutume de s’y rendre, poursuivant un calme, une intimité parfois fuyante en compagnie d’Éphélide. Lorsqu’on pouvait encore entendre le violon chuinter dans le grenier. Le Départ a été pour lui plus aisé qu’elle ne l’aurait cru et s’en est presque vexée qu’elle l’a abandonné au soir, promettant de lui écrire, sachant pertinemment qu’elle ne s’y aventurerait jamais. Car alors, plus qu’un cauchemar, L’En Dehors n’en deviendrait que plus tangible et l’évoquer ici est comme un crime de lèse-majesté, une trahison ultime envers La Rouge et ce qui l’habite. D’Éphélide au visage aquarellé de rousseur, aux sourires grinçants et à l’hystérie enflammée ne reste qu’Audrey le cactus.

Petite plante sèche hérissée d’avertissements qui n’est pas sans rappeler la demoiselle. C’est ce qu’il lui a confié avant de s’en aller sous de troubles horizons, dodelinant sur ses béquilles. Ne reste plus que la plante, et la solitude qui la ronge encore. Parfois, elle en oublie de respirer, figée au bois à se sentir vivre, petit poumon battant de La Maison. Sans doute que Banshee aurait été bien fier, jusque dans son absence balayée par l’arrivée de Ras’. Pauvre crétin opportuniste.

Mais il y a en elle comme un vide, un souffle qui ne revient pas. Une fusion parfaite qui se refuse à l’abandonner, triste étoile de mer. Cela remonte, vomitif à sa gorge. Et c’est un peu comme ce soir-là alors.

Il pèse, inerte. Effondré entre ses cuisses, quand elle, murée à son silence, n’a plus que le vide à contempler. Un néant dévoré de striures sanglantes. Elle a voulu crier mais il l’a frappé. Elle a voulu se débattre mais il était trop lourd. Et il grondait, marmonnait. Chuintait quelques choses au sujet de l’éducation, de la punition. Et qu’elle était une mauvaise fille, petite garce. Il maugréait à Tobias sans la regarder elle, dans les bruissements métalliques d’une ceinture qui s’ouvre et l’odeur – oh l’odeur – celle de l’alcool qui pique les yeux et fait pleurer et donne la nausée, et Tobias posé là, chat docile du haut de ses presque dix ans. Et toujours l’odeur et la masse et sa robe qui remonte et –

Et le rouge en volutes, en gerbe dégoulinante jusqu’à son visage. Et les yeux révulsés de Froncis, les grognements, les gargouillis avant qu’il ne s’effondre et l’écrase là. De longues minutes inertes à contempler sa figure à jamais ébahie, gisant sur le parquet élimé à ne pas trop savoir pourquoi, juste cette fois, la colère de Tobias n’en est que plus monumentale tant elle est silencieuse.

Ils rampent désormais plus qu’ils ne marchent.

Retour à l’état primitif, bestial, qu’ils n’auraient jamais dû abandonner. Retour à ces années où ils rasaient le sol, ventre à terre, gobant tout ce qui s’y trouvait et se complaisant aux bois alentour, loin de la concupiscence adulte, morne et inquiétante. Cette logique froide et implacable qui anime jusqu’à maman lorsqu’elle entre, se figeant au spectacle.

Comme une ampoule grillée dans sa tête. Et bientôt celles des voitures bruyantes quand on les tire. Quand on les sépare et qu’ils hurlent – surtout Tobias – et qu’ils mordent et griffent et tendent les bras. Pas pour maman ni le couteau mais l’un pour l’autre.  L’odeur, le poids, les mots. La ceinture. Les coups et toutes les galaxies implosées à son corps. L’odeur, le poids, les mots.


Une plaie indélébile qui ne s’efface pas avec les bleus et continue de rouler à sa nuque, au creux de son échine lorsque dans le miroir cela s’arrondit à ne plus être tout à fait fille. C’est déjà tout arrondi, plus lourd et pesant à son corps qui ne lui semble désormais plus si lâche qu’auparavant. Et au bain avec Fange ils n’ont plus rien de ces androgynes rachitiques dont presque rien ne trahissait le sexe et la différence. Il n’y a plus rien de ce poupon plastique aux cheveux de princesse mais une sculpture de plus en plus complexe toute de courbes et de déliés hasardeux.

Le papier peint de la chambre se poursuit, frise doucereuse de nuages et d’oursons faisant patiemment le tour des murs. Elle a mainte fois tenté d’y discerner un détail, un accrochage dans la représentation, sans succès. Ici, tout est inéluctablement semblable, monotone. Parfait. Jusqu’au plafond qui n’a plus de zébrures et l’absence de fenêtre. Plus moyen d’y faire entrer les phalènes et c’est ce qui l’attriste le plus.

Quelques animaux en peluche fixent inlassablement le même pan de mur, doux et affables. Une petite étagère près du lit minuscule contient une dizaine de livres, contes et autres histoires illustrées. Mais ils en ont passé l’âge, ne l’ont jamais vraiment eu. On les a encouragés à lire, on a jaugé leur niveau, constatant avec soulagement qu’elle n’en avait pas perdu les bases quand le cadet peinait douloureusement à la tâche. Un petit bureau, à l’angle, dont ils ont dédaigné la surface et les chaises confortables pour se vautrer au sol. Ce n’est pas faute d’avoir voulu embellir le papier peint mais on leur a fermement interdit. Les crayons jonchent le tapis depuis des lustres déjà sans qu’ils n’aient la moindre envie de les ranger, pas plus que de profiter des jouets mis à leur disposition.

Silence, chasses et batailles juvéniles.


Le crépuscule n’est pas venu qu’à ses chevilles cela se fait pressant. Cela serpente, racines possessives grimpant à son corps, invitant sa présence à l’envers d’une réalité devenue difficile. Elle oublie encore de respirer. Mais se lève, se redresse sur le flanc pour balayer la terre de toutes ses boucles, jaugeant avec accoutumance la verdure qui perce au mur, le terrier qui s’ouvre à elle en descente. Dans tout ça, elle en oublie Audrey qui se plaît sans doute parmi ses consœurs, bondissant sans la moindre hésitation dans le trou inconnu. Les racines se font de miel, accueillant sa chute avec la douceur candide d’un camarade de jeu impatient. Ses orteils se pressent aux herbes hautes, à la boue fangeuse où prolifèrent les escargots qu’elle s’efforce tant bien que mal de ne pas écraser.

La boue se faufile, grimpe à ses genoux en langues glaciales et il lui semble entendre aux arbres l’écho de Minuit. C’est que La Rouge l’accepte encore. C’est que, même changée, elle veut encore bien d’elle entre ses murs et son Envers. Chaque bond de l’autre côté est une bouffée de fraicheur à ses doutes. C’est à ses sentiers sinueux, à sa Forêt ouverte au-delà de La Maison qu’elle se sent indispensable. Et comment pourrait-on seulement vouloir vivre autrement ? Là où tout était gris et mordant. Là où même les pères sont loups et les prédateurs à chaque angle d’obscurité. La Maison est mère et protectrice, les arrachent à un monde inconstant pour leur offrir une nouvelle sécurité, plus encore que l’hôpital, la maison d’avant et ces lieux, ces visages et ces gens qui n’ont plus d’importance s’ils ne sont pas Tobias et qu’elle a pour ainsi dire presque totalement oublié.

La Maison lui a parlé et, tout naturellement, elle lui a répondu en retour.

C’est à pieds joints qu’elle s’effondre à un nouveau gouffre, plus sombre et inconnu que le précédent. L’Envers lui offre parfois quelques détours insoupçonnés et elle se plaît à ne décrire qu’à son frère ces expériences secrètes à et intimes. Territoires de racines, elles se hissent et font comme une caverne dans laquelle elle s’engouffre, curieuse de découvertes insoupçonnées venues la tirer de sa torpeur. Il y dans l’aspect des lieux quelque chose faisant écho à une matrice accueillante, pulsant de sa chair en battements réguliers. C’est ici qu’elle s’allongerait bien pour un repos de nouveau-né, à se laisser bercer à nouveau par le cœur des lieux. Pour une nouvelle éternité d’amour incorruptible.

Un grognement s’élève dans son dos, fébrile mais mauvais, si proche qu’elle s’étonne elle-même de ne pas l’avoir entendu approcher. Elle se détourne alors, glissant un regard courroucé à l’animal. Le chien gronde, les babines retroussées à des crocs élimés. Au poil roux de sa gorge sèche éternellement une rigole de sang coupée nette qui lui fait l’ombre d’un sourire. Rictus inspire d’un souffle fou, les pattes fermement plantées au sol quand ses yeux luisant l’accusent à nouveau de tous ces maux terriblement humains. Il ne vient cependant pas seulement pour l’accablement d’un regard et déjà, La Fée s’essaye à reculer, gonflant une poitrine plus grosse qu’impressionnante.

- Tu n’as pas le droit d’être là. Vas-t-en !

Mais il n’a que faire des lois dictées par une Bête écarlate et le chien approche, le museau courbé entre deux pattes nerveuses, une bave translucide s’écoulant à son menton. Elle frémit à peine, sourcils froncés à ne laisser percer aucune crainte. Mais le chien aboie d’un claquement dans le silence et, s’élançant de toute la traction de ses pattes, bondit en avant pour la faire choir, la mâchoire claquant à son visage. Si elle le soutient de ses bras, c’est bien tout ce qui l’empêche de mordre et défigurer, de jeter au loin tout le mépris qu’elle lui offre pour une expression un peu plus en accord avec ce qu’il croit lui convenir.

Rictus se contente alors du bras, plantant ses crocs à la chair pâle qu’il vient secouer à sa gueule, malmenant la plaie comme la fille, s’évertuant à vouloir arracher le membre. Pas un cri, pas un hurlement mais une traction des genoux pour rejeter l’animal qui relâche sa prise, chutant sur le flanc. A peine le temps pour elle de se redresser pour détaler et pour lui de prendre sa filature, aboyant tout haut jusqu’à ce que les bruissements s’estompent, lointains, étouffés par La Forêt qui, toute feuillue se fait écrin protecteur, se hérisse et se tord pour mieux éloigner sa fille.

Son pas presse pourtant sans discontinuer, battant la mesure d’un cœur à vif, même le chien loin derrière. Elle s’extirpe du trou, remonte à chaque branche, larve empressée et apeurée. Rampe, glisse, bondis et tombe dans toute son agitation de sauterelle.

Même distancié il reviendra. Rictus revient toujours.

Comme la fange qui jamais ne recule, s’écoule à ses chevilles en volutes grimpantes pour l’ensevelir presque tout à fait. Elle y coule, flottant à sa boue, son eau croupie, celle qui s’engouffre à chaque boucle, ballotte son corps en fracas à branchages qui se hérissent et se tendent, tentacules abrupts pour Envers où plus rien ne l’accueille si ce ne sont les aboiements qui éclatent et résonnent en écho. La Maison est ainsi. Aimant et impitoyable. Son dos se heurte à la paroi glaciale du gouffre. Le liquide y suinte, crasse et verdâtre, remontant à la taille de sa nudité. Ses cheveux, là-dedans, font comme des algues qui ondulent mollement, collées à la peau crayeuse de son dos, ses épaules. Pas besoin de lumière, cette fois. Pas d’éclats dorés, de poussière constellée ici mais elle devine sans mal où l’obscurité l’a emmené.

A son bras, les monts et vallées laissés par la mâchoire d’une bête qui n’a rien d’écarlate. Seul le sang l’est, perlant à la plaie qu’il a plantée dans sa chair.

L’onde perce à son regard, transcende la pénombre pour se faire lueur jaunâtre, vacillant faiblement au plafond sous quelques toiles enchevêtrées. A son bain elle barbote, venant taper à gestes réguliers sur le mur infranchissable, signalant sa présence. Elle n’a pas besoin de voir le visage de Fange pour deviner sa présence. C’est l’instinct plus que l’odeur. Le même qui l’autorise à si peu de mots en sa compagnie. Ils n’en ont jamais eu besoin.

Comme les fourmis n’ont pas besoin de paroles pour savoir où aller.

Sans jeter le museau au trou, il déroule l’échelle incrustée de crasse qu’ils ont l’habitude de laisser en hauteur malgré l’absence de prisonnier. C’est à gestes discrets qu’elle regagne la surface, détrempant le sol, dégoulinant aux pieds d’un frère aussi interdit qu’elle ne l’est. C’est en silence qu’il dépose à ses épaules la chemise pourtant sèche et rafistolée qui s’humidifie aussitôt d’une teinte plus sombre. Et d’une torsion de bras, l’enlace à se saloper la peau un peu plus, la pressant en petite éponge tranquille qui dégueule son liquide sur le sol. C’est bien, l’heure du bain ne tardera plus et elle n’en a que trop besoin. Presque piteux, il dépose une mine accablée au bras malmené d’une morsure.

- … Il est encore venu. – Chuinte-t-elle placidement, semblant avoir oublié jusqu’à la raison de sa promenade et de sa mélancolie. Ne demeure à son crâne que quelques éclats de sourires laissés par Banshee. Le reste s’en reviendra. C’est toujours le cas. – J’ai besoin d’un bain maintenant.

Puis, plus bas, lançant au plafond l’ombre d’une œillade obscure, prise d’une importante révélation.

- J’ai oublié Audrey au grenier…

De ses membres courts, la voilà qui se déplie, se dresse de toute une piètre taille qui n’a rien à envier à celle de son frère. Cela file en éclaire, pulsion de douleur amère piquetée d’étoiles écarlates. Une torsion à son ventre, un sursaut à ses entrailles de nymphette infertile. Elle peste, siffle et gronde, piteux chaton aux pattes d’un félin à peine plus belliqueux – plus teigneux qu’il n’est malin, elle ne le sait que trop bien – Le silence qui règne passe en bruissement d’oiseaux lointains. La prise à son ventre, quant à elle, se module, se fait évanescente.

A l’intérieur, cela n’en a pas fini de grouiller. Vers, vers, larves. Monstres minuscules et invisibles qui la tordent et se faufilent, qu’il a insinuée en elle ce soir-là. Et Fange a beau dire, Fange à beau rassurer d’une parole, d’une caresse dans le sens du poil, la souillure demeure. Tout va bien, ce n’est pas vraiment arrivé. Mais ça grouille, ça dévore, cela grignote et bientôt elle pourrira. Pourrira de l’intérieur et c’est déjà le cas. En délicates nécroses insolubles qui l’attaquent et la tordent. Et c’était ça, c’était là, le mal, pour Terhem. Et ça… Oui ça, Fange ne pardonnera pas. Ne pardonnera plus, bien pire qu’un bras cassé.

Mais ils grouillent. Pour toujours, dans son ventre de petite fille qui n’a jamais totalement quitté cette bicoque délabrée au bord de la route, s’est logé le nid du vice. Mauvais, jaloux, affamé.

- …. Viens au bain avec moi.

Plus qu’une supplique, c’est un ordre. Plus qu’on ordre, une évidence. Comme les fourmis dévorent les cadavres des papillons tombés.

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