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Le revers de la thug life [pv Minuit]


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Mar 17 Oct - 16:20

Le nez dans mes cahiers, je tente sans grande volonté de terminer mon devoir d'histoire. J'écris trois mots, les raye, et puis je me perds à nouveau dans la contemplation passive de ma feuille aux trois quarts blanche. Je n'arrive pas à me concentrer sur ce que je fais. Pourtant, faire mes devoirs, c’est un peu mon truc. Enfin, disons que depuis que je suis ici, c’est devenu mon truc. Ça m’occupe, et puis honnêtement à part manger et dormir c’est une des seules activités à peu près normales qu’on peut pratiquer ici. Désolée de pas avoir envie de prendre part à une guerre des gangs ou de coller un pain au premier mec que je croise dans les couloirs.
Cela dit, je mentirais en disant que je n’aimerais pas être un peu mieux intégrée. Pas populaire, ou respectée, parce que je reste réaliste ; un peu mieux intégrée, ce serait déjà bien. Et faut croire que pour ça, je suis prête à presque tout – le fiasco de tout à l’heure l’a bien démontré.

Pour ma défense, il faut bien dire que les cygnes c’est pas le groupe idéal où atterrir, niveau développement personnel. Et c’est pas top non plus niveau sécurité, dans la mesure où pas mal des membres des autres clans vous prennent pour cible. Mais j’ai assez donné, moi, dans le rôle du bouc émissaire. Et puis le harcèlement scolaire, ici, c’est pas comme dans mes précédents écoles : y en a qui se contentent de te chahuter, bien sûr, mais y en a aussi qui seraient prêts à te planter si ils aiment pas ta gueule. Alors, avec tout ça, on peut pas vraiment me blâmer de vouloir être bien vue des membres des autres groupes, ceux qu’on emmerde pas – ou pas trop.
Oui, je me cherche des excuses. Remarquez, je ne me sens pas moins nulle pour autant. J’aurais pu juste les ignorer, ces deux gamins. Ou leur dire d’aller se faire foutre, ça aurait fonctionné aussi. « Vous êtes nuls, vous, les Cygnes. », qu’ils avaient dit. « Vous osez rien faire d’interdit. » Ouais, j’aurais pu laisser passer. C’était pas si grave. C’est pas pour défendre mon groupe, que j’ai décidé de leur donner tort ; j’avais juste pas envie qu’on me traite de nulle. Ni de laisser deux petits merdeux insinuer que j’étais incapable de m’encanailler. Faire des conneries, c’était quand même mon occupation principale quand j’étais encore chez mes parents.
Alors, pour sauver ma réputation et peut-être aussi un peu pour exorciser toute cette rage qui me grignote de l’intérieur depuis que je suis ici, j’ai fait le premier truc qui m’est passé par la tête : mettre du bordel partout. Sous les yeux un peu étonnés des deux autres gosses, j’ai foncé dans la salle de classe que Minuit – le concierge, ou un truc du genre – avait terminé de nettoyer une dizaine de minutes plus tôt. J’ai renversé les chaises, d’abord, comme un chien dans un jeu de quilles. Foutre des trucs par terre avec mon fauteuil, c’est une de mes spécialités. Les bureaux étaient trop lourds pour que j’arrive à les culbuter, alors j’ai vidé le contenu de la poubelle dessus. J’ai jeté les craies contre le mur, en me retenant de les lancer dans la tronche des deux abrutis qui me fixaient toujours avec une certaine perplexité. J’ai renversé le seau d’eau moitié crade qui sert à nettoyer le tableau, et j’aurais sans doute eu le temps de mettre des punaises sur la chaise du prof si mes acolytes de fortune ne s’étaient pas mis à gueuler « quelqu’un arrive ! » avant de se barrer en courant. Je n’ai pas cherché à savoir si c’était vrai et j’ai tracé, moi aussi, en me demandant ce qui m’avait pris de risquer une punition rien que pour impressionner deux morveux qui n’avaient sans doute même pas vingt ans à eux deux.
J’ai roulé à toute blinde jusqu’aux dortoirs, donc, en m’étonnant de ne pas avoir été suivie. Peut-être que personne ne venait, qu’ils m’avaient fait croire ça pour m’humilier. Prouver que malgré ma maigre tentative de rébellion, je n’étais pas assez courageuse pour oser me confronter à un Adulte en colère. Ou peut-être juste que les gens qui s’occupent du ménage, ici, sont habitués à ce que des petits connards foutent en l’air leur travail. Je n’avais pas très envie d’y penser, quoi qu’il en soit, alors j’ai ouvert mes cahiers et j’ai tenté de me concentrer sur mon travail.

Mais force est de constater que ça ne fonctionne pas des masses. Je ne pense qu’à ça. Bordel, qu’est-ce que j’ai fait ? C’est pas mon genre, d’habitude, de mettre les autres dans la merde pour mon petit bien-être personnel. Enfin, pas trop. Pas comme ça, en tout cas. J’aurais du mettre un coup de boule à un des gamins, ou insulter leurs mères, je sais pas. Ou aller provoquer Fange, le chef des Rats. Ça, ça aurait été un vrai truc courageux et impressionnant à faire. Ça aurait aussi sans doute signé mon arrêt de mort, certes, mais au moins j’aurais éviter de compliquer la vie de quelqu’un qui ne m’avait rien demandé. Plus j’y pense, et plus je trouve ça mesquin, ce que j’ai fait. Ça doit être bien assez chiant d’être homme à tout faire dans cette maison de fous sans que des petits imbéciles viennent en rajouter une couche.

Je soupire mentalement – pour ne pas déranger le calme quasi-religieux qui règne dans le dortoir – et je referme mon bouquin d’histoire. C’est vraiment une plaie, de se sentir coupable. Et je n’ai pas envie que ça dure plus longtemps, alors je sors du dortoir et je me dirige vers la salle que j’ai fui, moins d’une heure auparavant.
Il est là, Minuit. En train de ranger le merdier que j’ai foutu. Doucement, je toque contre le battant de la porte déjà ouverte.

« C’est moi qui ai fait ça. » Je murmure, piteusement. « … Désolée. »

Je n’ose pas le regarder, ni vraiment regarder autre chose que le bout de mes chaussures, en fait. Je me suis rarement sentie aussi nulle – et pourtant, j’ai fait tout un tas de trucs nuls. J’ai envie de pleurer, un peu. J’ai souvent envie de pleurer, ces derniers temps. C’est sans doute un peu du au fait que mes parents m’ont abandonnée dans une maison pleine de psychopathes. Mais je ne pleure pas, cette fois, parce que ce serait tricher. Je serre les dents et je retiens mes larmes, comme une grande fille. Une grande fille qui assume ses conneries, au lieu d’essayer d’attiser la pitié de son interlocuteur.

« Je suis venue pour, euh… T’aidrer. Enfin t’aider. À mettoyer. Nettoyer. »

J’en perds mes mots, c’est vous dire si je galère. Je n’en mène pas large, il faut dire. J’ai un peu peur qu’il me foute un coup de balai, ou quelque chose comme ça – ce serait un peu mérité.


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Ven 20 Oct - 2:50

Jamais la Maison n’offre de tranquillité. Aussi dure soit la frontière entre enfants et adultes, l’ambiance sera toujours perturbée et les quelques instants de calme seront illusoires. Même le plus discret des Cygnes ou le plus assidu des éducateurs ne connaîtra pas le silence trop longtemps. La Rouge est un monstre agité. Un ventre énorme aux estomacs multiples fabriquant eux-mêmes leur propre poison. Ses coutumes sont l’acide, ses pensionnaires les aliments dissous en douceur. Et même ceux qui l’ont quittée quelques temps recèlent comme un arrière-goût de déjà-vu. Comme par exemple les salles de classe qui, une fois nettoyées, se remplissent dix minutes plus tard de détritus, d’eau souillée et de chaises retournées.

Ce n’est pas la première fois que Minuit assiste à un tel spectacle. En deux ans de service, il en a vu, des fiascos. Trop loin pour atteindre les coupables, il n’a pas pu assister à leur fuite. Est resté planté là, devant le carnage, avec son seau, son balai, sa serpillère et son éternel air abattu. Lèvres pincées, épaules baissées, il pousse un profond soupir. L’une des raisons pour lesquelles il se couche aussi tard. Mais ses vieux réflexes de Cygne prennent le pas sur son soupçon d’agacement. Au travail. Il est déjà en retard. Se demande comment diable il pourra le rattraper. Raison de plus pour en finir vite avec la besogne accumulée.

L’homme de ménage pose son seau et laisse son balai adossé au bureau. Consciencieusement, il commence par remettre en place des chaises gisant sur le sol. Vérifie au passage si leurs pieds ne se sont pas rompus ou dévissés. C’est alors qu’il entend une sorte de glissement – comme un bruit de roues sur le linoléum. Puis des coups sur la porte. Minuit se redresse. Son regard intrigué se pose sur une gamine en fauteuil toute penaude. C’est une nouvelle arrivante, il lui semble. Une jeune pousse qui pourtant doit avoir compris comment fonctionne sa nouvelle maison.

« C’est moi qui ai fait ça… Désolée. »

Il entrouvre la bouche. Ça par exemple. Une pensionnaire de la Maison qui revient s’excuser – en balbutiant. Et lui proposer son aide, par-dessus le marché. Il se demande quel clan l’a adoptée, lors de sa Vente aux Enchères. Sans doute pas les Rats. Il scrute la demoiselle. La possible solution à son retard.

« F-fais att-attention à l’-l’eau. »

Un sourire maladroit accompagne son timbre trop doux. C’est un « oui » muet qui se cache derrière son conseil. À la fois pragmatique et conciliant. Et ici, personne ne pourra lui sortir qu’il est trop gentil – sauf elle. Sa main leste ramasse l’éponge gorgée d’eau sale pour la jeter dans le seau vide. Et d’empoigner son balai et sa serpillère pour essuyer la souillure humide. Minuit ne s’inquiète pas pour la jeune fille. Ou bien elle saura se débrouiller ; ou bien elle rebroussera chemin devant la corvée. Il ne lui en voudra pas – pas vraiment. Ce n’est pas son travail, après tout. Sans se retourner, il laisse échapper la question :

« P-pourquoi ? »



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Ven 27 Oct - 0:42
Il ne m’engueule pas, Minuit. Il ne me met pas de coup de balai, et il ne me fait pas non plus de sermon sur la vie en communauté et le respect qu’on se doit les uns aux autres. Gentiment, il me demande juste de ne pas rouler dans mon propre merdier – conseil avisé s’il en est. D’une certaine façon, ça ne fait qu’amplifier mon malaise. J’aurais pu emmerder n’importe qui, mais j’ai choisi de m’en prendre à un des seuls qui soit trop gentil pour me voler dans les plumes. Bravo, Non, belle mentalité. Et puis ça doit être dur, en tant qu’Adulte, de rester gentil ici. Il faudrait les protéger, ceux qui ne sont pas encore aigris et méchants, plutôt que de leur rendre la vie impossible. Encore un tas de trucs auxquels j’aurais du penser avant.

Je ne dis rien, parce qu’il n’y a rien à dire. Je ramasse la poubelle, jetée dans un coin de la pièce, et je me dirige vers le bureau le plus proche pour en ôter les saloperies que j’ai éparpillées dessus. En faisant gaffe à l’eau, évidemment. Je n’y ai pas prêté attention tout à l’heure, absorbée que j’étais par ma crise de rage destructrice, mais le contenu des poubelles de la Maison ne gagne réellement pas à être exposé au grand jour. Pas question de me défiler cependant, alors je sors un mouchoir de ma poche et j’essuie méticuleusement ce qui n’est, sans doute, qu’une tache de peinture rouge. Je déconne, je suis pas idiote, c’est très clairement du sang. Soit gamin malade a craché un bout de ses poumons dans la poubelle, soit quelqu’un s’est fait planter pendant le cours. Honnêtement, les deux options sont également probables.

« Pourquoi ? »

Je sursaute presque, et m’arrache à la contemplation de la feuille constellée de dessins de pénis que je viens de ramasser. Merde. Je suis venue pour réparer mes conneries, pour qu’on m’engueule, qu’on me punisse peut-être ; pas pour qu’on me psychanalyse la tronche. C’était pas prévu. Pas vraiment. Quoique maintenant que j’y réfléchis, c’est ce que tout adulte censé aurait demandé - mais personne n’est très censé, ici, alors ça surprend.
Je froisse la feuille et la jette à la poubelle, sans mot dire. Je ne vais tout de même pas raconter mes problèmes à un adulte… Je suis sûre que c’est encore plus mal vu que d’être un Cygne, ça. Remarquez, d’un autre côté, il n’y a personne d’autre que Minuit pour m’entendre. Mais je ne veux pas enfreindre les règles tacites de la maison, les règles qui disent – je crois – que ce sont les enfants qui font vraiment la loi ici et qu’on ne doit pas mêler les adultes à nos affaires. C’est un peu n’importe quoi, selon moi, mais j’ai vraiment besoin de me sentir intégrée. Qui aurait cru que le fait de vivre avec une centaine d’enfants potentiellement dangereux allait me rendre aussi vulnérable, hein ? Peut-être bien que j’ai envie de lui raconter mes histoires, en vérité. Mais si je dois désobéir aux règles secrètes d’ici, je veux au moins faire mine de résister un peu. Pour l’honneur.

« Je me suis déjà excusée », je marmonne, sans lui faire face. Je crois que lui aussi me tourne toujours le dos, de toute façon. « J’aurais pas du foutre le bror… le bordel. »

J’espère, coupablement, qu’il va insister au moins un peu. J’espère qu’il n’est pas de ceux qui haussent les épaules avec l’air de dire « tant pis pour toi, idiote, si tu ne veux pas de mon aide... ». Merde, je crois que je n’ai jamais autant eu besoin de parler à un adulte.

Spoiler:
 



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Sam 28 Oct - 1:22
Spoiler:
 

Il entrouvre la bouche. Se retourne. Son geste reste suspendu. La réponse est effrontée. Mais plutôt naturelle. Un Adulte n’a pas à savoir ce qui se trame en-dehors des cours – quand bien même il ne serait pas professeur. À son arrivée, disciple malgré lui de la dictature infantile, les motivations des fauteurs de troubles l’ont laissé perplexe. À quoi bon ? Et puis, il a compris. Il y a comme une sorte de hiérarchie silencieuse, intrinsèque, vicieuse. Les trouble-fêtes dominent ; leurs imitateurs tentent de ne pas les vexer. Et les innocents rendront des comptes – les Cygnes les premiers. À l’époque, il s’est fortifié pour filer droit sans se soucier des conséquences. L’indifférence a rongé la violence. Peut-être ont-ils eu un regain d’intérêt avec sa dernière facétie. À sa connaissance, personne – ni Personne – n’a bousculé les réveils pour éviter les drames.

Mais elle, elle est revenue. A reconnu ses torts. Ça l’intrigue, le petit homme de ménage. Ça l’interpelle. Ça le trouble un peu, même. Qu’est-ce qui l’a donc poussée à revenir ? Et à l’aider, qui plus est. Il se contente d’un sourire pincé. Et réplique :

« Je-je v-voulais savoir pou-pourquoi tu v-venais t’exc… t’exc- il bute, fronce le nez, inspire. T’excuser. C-c’est peu courant. »

Ses jointures blanchissent un peu sur le manche de son balai. Il rougit un peu de cette remarque qu'il trouve déplacée, après coup. Frénétiquement, ses mains reprennent le travail. Minuit se demande s’il n’est pas trop intrusif, à poser ce genre de question. S’il ne devrait pas se contenter de travailler, de rattraper son retard, et surtout d’éviter les banalités. Règle à laquelle il déroge aussitôt :

« M-mais c-c’est gentil de ve-venir m’aider. S’humectant les lèvres, il poursuit, changeant de sujet : C-comment ils t-t’ont appelée ? »

Inutile de lui demander son vrai nom. Le sien repose quelque part dans les archives du Grand Pape, et n’en a été déterré qu’à de rares occasions. Cadavre de patronyme. Même dans l’En-Dehors son prénom d’origine a été remanié. Seul son petit accent français – charming, il paraît – trahit sa naissance. Époque dont il ne saisit plus que quelques bribes. Des morceaux d’engrenages impossibles à assembler. Et elle ? Se souviendra-t-elle, quand viendra l’heure du Départ ? Sans doute. Elle est plus âgée. Semble avoir plus de caractère, aussi. Encore trop « récente » pour être trop marquée.



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