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Sous les Briques, notre Histoire
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La Rouge
Sam 24 Juin - 3:50

Contexte





« La Maison exige une forme d'attachement mêlé d'inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes... C'est une divinité puissante et capricieuse, et s'il y a bien quelque chose qu'elle n'aime pas, c'est qu'on cherche à la simplifier avec des mots. »

Automne 1992 – Prémices de La Nuit la plus Longue.

La Maison s’ébroua d’un grognement caverneux, remonté au gosier de ses couloirs.

Engelure tressauta, renifla à l’unisson avec elle, prolongement de son corps. Il essuya d’un banal réflexe le gras de son nez rougit, déglutissant avec peine. Lorsqu’elle s’était ouverte à lui, le premier jour, la Maison lui était apparue comme ayant autrefois possédé figure humaine. Elle était un vieillard aigri à la porte en gueule béante. Une grande dame aux charmes ternis, les rides crevassant sa devanture passée. Ses fenêtres et volets, des yeux aux paupières fardés de souvenirs. Ses graffitis cryptiques, une fresque historique laissée par des centaines de mains juvéniles.

La Maison était immuable. Elle subsistait, demeurait. Debout, affaissée à la manière des vieux croulants sous leur propre sagesse. Elle était une écharde de pierre dressée au talon de la forêt.

D’abord dubitatif, Engelure s’était laissé engloutir comme tant d’autres avant lui, claudiquant sur ses béquilles rafistolées jusqu’aux tréfonds de La Rouge. Avaient alors fusé les regards dubitatifs, les railleries et les messes basses. Un chuchotis de couloirs terribles qui s’élevait et enflait avec les semaines. Ils grouillaient, rampaient comme tant d’insectes à La Maison fourmilière, louant son existence. L’aimant, la haïssant, se vouant à elle comme à une divinité de béton et de rampes d’accès. Certains boitaient, roulaient, vissés à leur fauteuil. D’autres encore, plus rares, s’éclairaient par leurs absences, leurs regards ternes ou leurs comportements à risques.

Finalement, qu’ils soient roulants, valides, aveugles ou recrachés par L’En Dehors, ils se muaient tous à cette chrysalide commune qu’était La Maison. Ils n’étaient que colifichets rutilants et peintures murales cinglantes. Leurs coutumes et délirants capharnaüms n’appartenaient qu’à eux, hors du temps et du monde. Ils planquaient à leurs manches des canifs émoussés et du verre arraché. Sous leurs oreillers, des colliers de noix multicolores et des sandwichs rassis depuis des jours. Sous les regards détournés des éducateurs, ils vivaient.

Ils étaient jeunes, invincibles.

Ils étaient La Maison et La Maison vivait au travers d’eux.

Seulement, Engelure était un Cygne. Un Cygne en vadrouille, certes, loin du groupe protecteur. Un Cygne déambulant, solitaire, sous les regards des autres, prédateurs, ondoyant dans les ombres de son imaginaire, à chaque embranchement. Un Cygne sans talent ni discrétion, frappant le sol de ses béquilles à chaque pas. Et, dans tout cela, La Maison grondait.
Dans cette débâcle adolescente, les Cygnes n’appartenaient jamais tout à fait aux murs. Dans leurs costumes guindés, leurs manières et leurs codes, ils se portaient garants de l’humanité des lieux, se détachant de la masse indistincte aux mœurs tribales pour mieux dresser des listes, rédiger des journaux intimes distingués et prendre le thé, chaque après-midi, à quinze heures très précisément. Dans leur supériorité étirée, ils se hissaient au-dessus de la masse sauvageonne sans jamais être souverains. Loin d’être maîtres quand la meute se déchirait pour le spectacle.

Un Cygne n’est jamais trop prudent et, lorsque La Rouge grince, s’éveille aux heures négatives de l’horloge, mieux ne pas jouer la carte de la témérité. Mieux vaut rentrer au dortoir, voilà tout. Rejoindre le confort des lits et des journaux entassés, des chemises impeccablement repliées. Mieux vaut les ronflements de Dindon, les sifflements de Ventre Gris et Tondu plutôt que la litanie déchirante de La Maison.

Qu’importe, après-tout. Dans trois mois, le temps d’un été de plus, les dix-huit ans tomberaient. Les plus vieux s’en iraient dans une explosion sanglante de plus, une crainte furieuse et enragée. Et cela serait justice. Pas de pitié pour les sauvages, songea Engelure sans oser s’appesantir sur son propre départ.

Mais La Maison demeurerait. Maternelle et impitoyable. Sans repères ni règles autres que celles de ses enfants, sa progéniture. Et tous partiraient. Tous grandiraient. Heureux et terrifiés à la fois de devoir la quitter.


La Maison


Ancien foyer dédié à l’accueil d’enfants infirmes, La Maison se dresse, abîmée mais impériale, au beau milieu d’une forêt de Louisiane. Elle est désormais le havre d’enfants handicapés mais également problématiques, contraints de quitter leurs familles et autres accidents sociaux. Parfaitement excentrée, on ne la trouve qu’en possédant l’adresse, l’itinéraire, le chemin. Les bois environnants sont épais, impénétrables, prison de verdure luxuriante.
La Maison en elle-même est un bâtiment ancien, presque vétuste. La couleur de sa brique, quoique ternie par les ans, lui a valu le surnom de La Rouge de la part de ses pensionnaires. Fenêtres éclatées, parquets grinçants et murs noyés par les slogans et représentations mystiques, La Maison impressionne, sidère et effraye par son étendue, sa grandeur et ses installations dédiées aux enfants non valides.

Elle n’est qu’un dédale de couloirs et de chambres, de graffitis plus ou moins inspirés. Tout ici exsude l’époque révolue d’une génération précédente. Le temps fait son office et l’on a beau recouvrir les murs chaque année, repeindre, cacher la misère, réprimer la créativité, on retrouve dès le lendemain une nouvelle esquisse de fresques fantasmagoriques. Les murs, ici-bas, ne sont guère plus que des obstacles à abattre. Et La Maison s’étend, bien au-delà des frontières de sa construction.

On y conduit les enfants indésirables, les enfants dont il est devenu difficile de s’occuper. Les accidentés de la vie, de la naissance, les tordus de l’âme et du corps. Quelques papiers à signer chez le directeur et vous voilà pensionnaire. Vous voilà partie intégrante des lieux et, bientôt – comme pour nous tous – le plâtre de murs coulera dans vos veines. La Maison est régie par une équipe d’adultes effacés. Le Sépulcre, occupé par les Araignées et leurs soins médicaux ainsi que L’Église où s’entassent professeurs vacataires et éducateurs sous les ordres du directeur, dit Le Grand Pape. S’ils veillent principalement sur les plus jeunes, leurs rôles définis consistent à habiller, nourrir, éduquer et réinsérer. Ils s’imposent maladroitement dans cette terrible fourmilière, dictant des règles inconstantes et bien moindres face à celle de La Maison.

Elle est la chef d’orchestre. Elle est référence et mère d’une centaine de bambins déglingués. Tous la vénèrent, la détestent parfois. Tous ne connaissent plus qu’elle et crèveraient de l’abandonner. Égoïste bâtisse.

C’est peut-être l’isolement. C’est peut-être l’innocence, les jeux et l’imaginaire qui se tord et s’emmêle. Les enfants ont, au fil du temps, élaboré leur propre société à l’écart de celle dictée par les adultes. Régis en quatre groupes, Cygnes, Loirs, Cerfs et Rats, les enfants se dispersent selon leurs accointances, leurs liens et admirations. Les coups d’État et les heurts se succèdent, spectacle éternel voué à l’amusement de tous. Il est rare qu’un chef de groupe demeure éternellement. Ils ont leurs rituels, leurs Nuits, leurs accidents et leurs blessures. Dans La Maison, on tue, on malmène et on grandit. Mais le secret demeure. Les enfants sont solidaires, trop conscients de leur chance et de leurs conditions. Parfois même aidés des Araignées, dissimulant les corps sous couvert d’incidents fâcheux. On ne viendra, de toute façon, jamais les reprendre de bon cœur, ces gosses-là.

Car pour tous, viendra le départ.

A l’âge fatidique des dix-huit ans atteints, il vous faudra partir. Il vous faudra quitter le havre bordélique de ces murs et cet univers confiné qui vous a bercé, aimé, déchiré pour mieux vous reconstruire selon ses propres lois.

Tous en rêve, tous ont peur.

L’En-Dehors. Synonyme de liberté mais à quel prix ? Il faudrait être un fou – ou un Cygne – pour se soustraire à ce monde fantasmagorique. Pour fuir ces bras aimants et brutaux à la fois.

Il faudrait être fou, pour grandir.

Seulement, l’horloge tourne et vos secondes s’égrènent, parfois pour votre plus grande terreur, parfois pour le mieux. Qu’importe l’En-dehors. La Maison vous aura changé. La Maison demeura en vous, souvenir d’opium et de rêveries.

Parfois, elle vous possède si fort, si étroitement qu’elle vous dévore.

Et s’il existait un moyen de rester… ?




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