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Boucle de Boue et Ours brun [Ours]
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Raspoutine
Jeu 24 Aoû - 0:33
Flétrissure tout d'abord, puis éclosion ardente dans le moelleux du ciel. Prémices liquides de la nuit. C'est fluide, sanguin. Crépuscule d'aquarelle suintant sur les feuilles jusqu'à gorger l'humus ; la lumière sirupeuse s'infiltre à travers l'épaisse caresse de l'air, dégouline jusqu'au sol, éclaboussant le sous-bois comme des gouttes de cire chaude. Il n'y aucune fraîcheur sous les frondaisons. Rien que l'absence malheureuse de cette humide et agréable haleine sylvestre qu'a connu Raspoutine ailleurs dans le pays. Ici, en Louisiane, l'été n'est qu'une perpétuelle moiteur, pesante et intrusive, qui se colle à la peau, lui susurre avec acidité sa litanie morbide pour lui drainer son eau. Il est bien loin le Canada natal et ses forêts de pins, ses neiges bleutées, son azur rêche... Aussi lointain que n'importe quel autre lieu n'étant pas encerclé par ces bois après tout. L'En-Dehors n'est plus qu'une masse indistincte de terres chaotiques, un magma innommable. Tout est distant. Aucun village, aucun état n'est plus proche qu'un autre de la Rouge impériale, immémoriale, obscure. Il n'y a que la Maison, son fief verdoyant, et son Envers onctueux. Le reste appartient désormais à un cosmos étranger et hostile. Que reste t'il de lui dans cet autre univers ? Les fresques murales laissées à Bâton-Rouge -tags miteux défraîchies par les pluies-, quelques souvenirs au creux de têtes brûlées qu'il a accompagné dans leurs errances sauvages ? Persistance intermittente dans l'esprit des petites frappes qui furent un temps ses amis, compagnons de fortune aux rires dentelés, aux yeux blessés. Une mémoire putréfiée, bientôt digérée, puis renvoyée aux annexes du temps. De la poussière. Des aubes grises, des heures creuses.
Ici, les heures sont rouges. Il lui semble parfois être asphyxié de carmin, vivre dans un champs de fleurs, coquelicots caressants, meurtriers, déversant leur opium dans le torrent de son sang. Sombrer au soir dans une étreinte goulue et écarlate, respirer un brouillard grenat, onctueux, toxique. Vivre dans un monde aux mille nuances de rouge, piégé entre aubes et crépuscules. Mais qu'elle est tendre cette étreinte, qu'il est doux d'être ainsi étouffé... Et la forêt n'est jamais plus belle qu'en automne, parée de toutes ses flamboyances, gorgée de pourriture.
Raspoutine se sent en accord avec le paysage, comme implicitement accepté par les murs, par la lumière elle même. Il y a de rousseur dans sa chevelure, de rutilantes épingles piquées dans sa barbe, et qui n'étaient pas là à son arrivée, quand il avait les yeux plus caves, le corps plus maigre. Aux temps grelottants où il s'appelait Marais. Peut-être ces nuances faneraient elles en brun terne s'il quittait la Maison. Peut-être se rendrait-il compte que ce qu'il avait pensé être le rouge n'était en fait que le reflet moribond de la couleur qui fluctue ici en un bouquet sensitifs. Peut-être n'y a t'il maintenant plus rien pour lui là-bas.
Alors qu'ici il y a Banshee.
Amour immaculé aux abonnés absents, ailes repliées, révérence à l'abîme. La caresse au bout des doigts, un au-revoir dans l’œil. Plongeon acrobatique dans un parfait silence. Et puis... L'attente ? Il devait être là, présent sans doute, mais alors où dans cet Envers immense, fluctuant, trompeur ? N'avait-il pourtant pas sous entendu mille fois qu'il resterait parmi eux, à la manière de certains des anciens qui habitaient la nuit ? N'était-ce pas une manière de signifier qu'il serait tout proche, à portée de voix, de songe ? N'avait-il pas dit qu'il désirait dormir ? Qu'il n'avait pour tout projet d'avenir que de rêver, qu'il comptait rêver d'une Maison, et que la Maison le rêverait également- et eux tous avec lui. Qu'il avait aussi sa place au sein de ce rêve. Qu'ils pourraient s'y aimer. Y perdurer ensemble. En temps venu.
En temps venu de mes burnes.
C'est la tête lourde de pensées, mais les lèvres légères, voletant sur un sourire, qu'il se tourne vers l'autre Cerf à fréquenter les bois- du moins, à cette heure presque tardive. A vingt heures trente, les enfants sages sont déjà couchés. Les autres membres du groupe devraient être occupés ailleurs, bien il n'y ait guère d'enfants sages dans la Maison, à l'exception des Cygnes. Et lui n'a rien d'un noble volatile dans toute sa gloire hirsute, pas plus que son compère. Chaman tient plus de la biche en détresse, quoiqu'il y'ait dans ses mains comme un soupçon de l'oiseau qu'il aurait pu devenir- si les aléas de la vie ne l'avaient pas abattu prestement, avant même son envol. Mais peut-être est-ce mieux ainsi. La Maison avait besoin d'un Chaman, et dans son nid de braises, Chaman semble à son aise. Les choses semblent bien faîtes. A quoi bon espérer un autre dénouement à ce qui a déjà été joué ? Raspoutine n'est que trop heureux de pouvoir compter sur le rouquin fébrile, en cette heure comme en d'autres. Il est parmi les Cerfs aussi bien que dans les autres clans une figure populaire, si ce n'est respectée.
C'est cependant hors de la tendre matrice écarlate qu'il se révèle enfin, dans l'ombre des arbres, quand ses pieds nus se salissent au contact de la terre, de la boue, de l'humus fondant où frétillent ses orteils. Son corps mince n'a alors plus rien de la lame crantée qu'il figure, tout en dentelures osseuses, quand la tension foudroie ses nerfs et lui crispe la gueule. Il y a chez lui, en dehors des murs -même ceux protecteurs de la Rouge- une sobre dignité qui ne transparaît pas cernée par les regards. Mais ici, à cette heure, et si peu entouré... Chaman se déploie en dehors de sa chair compacte comme une fleur vibrante, libéré du carcan de sa nervosité. Sa chair liliale éclot, ses yeux se liquéfient, chatoyants et ambrés, son long visage crispée prend la placidité tranquille de la contemplation. Et pourtant, il est vif le faon. Ses doigts crépitent presque, adroits à fouiller le sol, à caresser l'écorce. Raspoutine fait partie des rares à savoir que Chaman aime à nommer les arbres.
Tous les bouleaux blancs s'appellent Iphigénie lui a t'il révélé une fois qu'ils étaient, comme en cette soirée, occupés à vaguer dans les bois. Mais il n'y a pas de bouleaux blancs ici...
Bien des choses nous manquent en effet songe désormais Raspoutine. Silencieusement caustique. A commencer par toi, Banshee.
Pourtant, le sourire se tord à ses lèvres comme un animal doué de conscience, et sa lourde main brune suit le mouvement pour se poser sur l'épaule de Chaman. Ce dernier n'a pas son habituel mouvement de recul ou de crispation face au contact, fusse t'il amicale ; la forêt l'enivre, et la courbe de ses paupières semble faire écho au sourire évanescent ombrant ses lèvres fines. Ses yeux sourient au diapason de sa bouche. Le voir aussi détendu semblerait tenir du délire onirique à quiconque n'a jamais côtoyé le garçon en extérieur, sans la pression d'une foule -ou même d'un petit groupe- pour peser sur ses nerfs. Ici, sa frêle carcasse d'albâtre mouchetée frémit de contentement comme une longue échine sensible, expressive et douce. Chaman pourrait n'être qu'une colonne vertébrale soyeuse, onduleuse et tendre, une éloquente épine dorsale semblable à un serpent ; il la grâce ondoyante d'un fouet, la volupté brutale du cuir. La tranquille assurance des anciens qui savent écouter cieux et terre quand ils parlent. Sa décontraction animale le change de fond en comble, depuis ses gestes fluides jusqu'aux accents clairs empruntés par sa voix. Raspoutine ne se lasse pas d'observer les nuances altérées par cette métamorphose.
Mais il a à faire. C'est dans un soupir plus chaud et plus moite que l'air environnant qu'il annonce son départ, tapotant l'épaule délicatement ciselée.

- Ours devrait bientôt arriver. Je te laisse ici Chaman, on se retrouve plus tard au Dortoir... Enfin, sans doute. S'il reste un dortoir à mon retour, ou si j'y remets les pieds avant demain matin. Bois une tisane à ma santé.


- Tu ne penses pas rentrer cette nuit ?

- Je ne sais pas. Princesse a sans doute planqué d'autres punaises dans mon lit. Il est sacrément revanchard en ce moment.

- L'Envers n'est pas très reposant pour lui ces temps-ci explique Chaman en farfouillant délicatement dans son panier d'osier.

- Mes draps non plus, et c'est sa faute ! Mais soit. Tu devrais faire quelque chose pour lui. Tu sais, avec tes gestes de danseur, tes compétences occultes... tes amulettes, ton encens, tout le barda mystique. Ça fonctionne bien.

- Oh oui, j'attends simplement le paiement. Il me doit trois twinkies.

- Quel requin. Si on m'avait dit qu'un squale était encagé entre ces côtes osseuses... Tu es dur en affaires.

- Mais non... juste gourmand.

- Et tu as bien raison. Les gens bien éduqués se doivent de l'être. Nos cerveaux carburent aux cochonneries chimiques, c'est ce qui les fait grotesquement gonfler d'une génération à l'autre. Voilà pourquoi tout s’accélère. Seul le gras et le sucre nous sauveront d'un retour à l'état primitif- le cholestérol est le vecteur de la civilisation Chaman.

- Oh... Je porterai la nouvelle alors.

- Tu vois ? C'est parce-qu'on peut toujours compter sur toi que je te rends la pareil en venant tricoter des gambettes dans la forêt pour t'aider à faire tes récoltes.

- Tu adores ça.

- Que neni. Je le prétends pour tes beaux yeux, Chaman... Rien que pour tes beaux yeux. Mais assez bavardé, prends tes "herbes crépusculaires" et laisse moi filer, j'ai rendez-vous avec un homme de qualité.

- Merci, et amuse toi bien.

- M'amuser ? Allons ! Tu me connais, c'est purement professionnel.

- Bien sûr.

- Bonsoir Chaman.

- Bonsoir Raspoutine.

C'est sur un dernier sourire -grimace affable et léonine- qu'il tourne les talons, déversant sa récolte dans le panier de Chaman -racines, champignons, brindilles, débris plastiques divers- pour regagner la lisière de la forêt. Le sifflement s'empare de sa bouche sans qu'il s'en rende bien compte, trilles d'oiseau pour tronche de vagabond. Lullaby of birdland. Quoiqu'il fasse, c'est toujours cet air là, et Raspoutine serait bien en mal d'expliquer pourquoi. Mais peu importe : il faut bouger, parler, sentir. Sans quoi l'amertume pourrait bien l'emporter. Sans quoi la peur pourrait revenir, avec son cortège de questions. Ces questions inutiles. Douloureuses. Accusatrices.
Que comptes tu faire ? Maintenant que Banshee est partis, qu'il ne donne plus signe de vie- que comptes tu faire ? Vas-tu rester ? Vas-tu régner ? Tu n'es que le régent d'une ombre immaculée qui s'étiole déjà dans le royaume bienheureux des absents. Mais tu comptes aller au bout, côtoyer le désastre ? Essayer de les mener jusqu'à ce qu'ils te piétinent pour leur avoir faillis ?
Il se refuse à les sentir tourner en becquetant dans son crâne, les charognardes. Il ne veut plus de leur craillements immondes. Tous ces doutes sont ineptes. La crainte est inutile. Un barbelé piégeux, l'esquisse d'un abandon qui n'a pas lieu d'être. Il sait quoi faire : honorer la volonté de Banshee et ne pas perdre espoir. Car il lui reviendra. Car il ne lui faut plus en douter désormais, son seul avenir réside dans les méandres de l'Envers et ses tunnels mouvants. Il n'y a plus d'En-Dehors. Plus de Canada, de Bâton-Rouge, de père, de mère, ni de gamins paumés jouant avec des couteaux et gueulant sur les murs leurs pseudo pathétiques. Pas d'immeubles, de couloirs de métros, de clopes écrasées sur les trottoirs squameux. Il y a la trinité. Orcynie, Banshee et lui. Bercés dans le velours d'une nuit sans trêve.
Une nuit à venir. Pas celle-ci. Il ne la partagera qu'avec une seule personne.

C'est en bordure des bois qu'il se pose, en face des friches désertes de la Cour. D'abord appuyé du dos contre le tronc d'un arbre, puis se laissant aller à glisser jusqu'au sol. Mouillé, bien entendu. Il n'est vêtu que légèrement, jean et t-shirt à manches courtes laissant entrevoir le creux embroussaillée de ses aisselles moites -Richter en crèverait-, ses infrangibles bottes de cuir chaussées à ses panards trop grands. Les bras croisés, noueux, la tignasse aussi volubile et emmêlée qu'à l'accoutumé, la gueule à peine cernée par des nuits à errer à travers de l'Envers. A quoi bon sommeiller ? Quand il y a temps à faire ?
Il faut chercher Banshee.
Et tant d'autres choses. Pour ce soir, c'est du bois, mais aussi des frissons. L'énième projet d'une pièce à monter avec Ours est le prétexte à cette ballade tardive qu'ils vont entreprendre. Mais il leur reste après tout au moins deux heures de jour... Des énigmes à tâter, des sujets à discuter. Raspoutine aime à chambarder la routine dés que possible. Chercher de quoi monter les décors de la pièce au beau milieu des bois tout en échangeant sur la vie et ses joies, ses peines et ses tracas, lui semble une excellente manière de passer le temps. Un samedi soir qui plus est... Certains bringuent et se cuitent à l'Extérieur, heurtés au fond des bars. Ici l'on s'apprête à plonger dans l'Envers, on murmure des incantations tout au fond des placards, on repasse les plis de son costume en vu d'arborer un plumage impeccable, on cueille au crépuscule à des fins chamaniques... On attend de se promener bras dessus bras dessous avec un Ours aimant, sous le regard bienveillant d'une bâtisse grinçante.
Quant à s'avouer que le choix de vadrouiller à cette heure relève peut-être plus de l'envie de ne pas être seul que de celle de combattre l'ennui... Raspoutine n'est pas encore prêt à y parvenir. Depuis le départ de Banshee, trouver le sommeil devient plus difficile. Jamais les nuits n'ont été aussi vides. L'absence vient creuser ses entrailles à la petite cuiller dés lors qu'il se glisse dans ses draps solitaires. Son lit est devenu une zone à éviter, propice à la mélancolie, à une souffrance muette. Un bourbier nourris par ses suées d'angoisse.
Raspoutine préfère encore s'assoupir au milieu des couloirs.
Ou marcher dans les bois en compagnie d'un Ours.
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Ours
Jeu 24 Aoû - 11:35
Un homme de qualité. En ce moment ci il ne le savait pas, il n’entendait les paroles d’un faune a un chaman, perdus au coeurs des bois. Englué encore dans sa salle pour quelques minutes, il était tenu un pour plus longtemps que de raison par Van Gogh, anarchiste artistique en chef dépossédé d’une oreille. Un loir emporté, monologuant sans attendre répondre mais portant en lui une incertitude chronique qui le poussait a faire valider tout ses propos. Un anarchiste et le doute font étrange ménage. Au bout d’un certain temps d’écoute, l’Ours lui suggéra gentiment de partir. Le tableau fascinant de fin de jour s’étalait aux fenêtres, répandant des couleur chaudes et douces. Ce fut avec cette contemplation qu’il lui fit comprendre que le jour touchait a sa fin et l’entrevue aussi. Van Gogh, coupé du temps dans son élan passionné, retournait a la réalité. Ses doigts basanés étaient couverts de miettes de biscuits qu’il avait piqués a mesure de monologue dans la boite amenée par le professeur.

En se redressant il avisa un mur de la salle de littérature. Ours savait ce que signifiait cette réflexion. Une nouvelle oeuvre sur ses murs. Ca ne lui déplaisait pas le moins du monde, surtout étant donné le fait que le Loir avait un style bien a lui. Et alors que l’élève sortait, il lui fut lancé de prévenir lorsqu’il comptait commencer son travail. En réponse, il eu le droit a un sourire plein de dents sales. Van Gogh parti, il s’affala quelques minutes sur sa chaise. La journée avait été longue et éreintante. Il avait vu l’équipage habituel des samedis et quelques nouveaux. Toujours Guillotine, ce fier rat rapiécé du cou pour commencer et Van Gogh pour finir. Sauf qu’il en manquait un. Et pas des moindres. Raspoutine, l’enfant-adulte, fier compère, bourrin, farfelu et potache. Raspoutine avec qui il avait rendez vous « a la tombée du jour et à l’orée des bois ». Ce n’était pas précis mais c’était suffisant.

Il n’y avait rien a ranger, juste des boites vides de sucreries qu’il allait ou jeter ou laisser un temps a l’abandon. Il finirait bien par revenir. Peut être même que cette nuit il ne sortirait pas de l’enceinte de la Maison. C’était bien parti pour cela. Aux dernières lueurs de la journée, il dévala l’escalier, aussi preste qu’un gamin et cependant beaucoup plus lourd. Si on le regardait passer, il n’était qu’un évènement éphémère sur les rétines et on l’oubliait aussi tôt. Pousser la porte ne lui pris pas plus de temps.

Ours portait un tee shirt rayé de bleu, marin, informel, car le samedi n’est pas un jour formel. Son pas lent le conduisit a rejoindre lisière de la forêt. Raspoutine se sent avant de se voir. L’Ours avait déja perçu le fumet fauve, faune et flore, écœurant et riche, cependant moins désagréable qu’intriguant. Cette bombe odorant irriguait déjà les narines de l’adulte avant même que celui ci ne distingue proprement les traits du visage non enfant. D’un grand signe de main il salua l’intéressé. Fondu sous les franges verdâtres de la forêt, le jeune faisait davantage esprit naturel. Sa vue tirait un sourire de barbe hirsute au quadragénaire. D’un ton tonnant, marqué par l’accent slave de circonstance il s’écria en guise de salut :

Raspoutine !

L’accent sublimait le nom d’inspiration russe, lui rendant toute sa dimension exotique et conquérante. Accent qui était abandonné pour le reste des propos. Jugé inutile bien que revenant par a coups de façon incontrôlée. Dix huit ans aux États Unis et infichu de fondre totalement sa façon de s’exprimer dans la masse. Bref il se dressa a coté du compère attendant que celui ci se relève en poursuivant sans s’enticher des courtoisies ordinaires :

J’espère que t’es en forme parce que cette nuit je ne compte pas dormir. On a du grand théâtre a préparer

Il avait un enthousiasme semi feint, parce qu’il le fallait, c’était grossier mais c’était le jeu. Il savaient chacun quelle part de douleur portait l’autre et cela ne faisait qu’attiser le feu de la verve. Il fallait être joyeux, car la joie chasse la pensée du Mal, comme la vie chasse la mort. Pour ce qui était de ne pas dormir, il allait sans doute dormir tout dimanche comme parfois. Sacrifier un jour a son repos hebdomadaire était de bonne guerre, car l’homme donnait beaucoup de sa personne ce qui était harassant pour lui. Sans compter ses tendances de bon vivant, aimant bonne nourriture et bon repos.

Ours attendait que le jeune l’entraine plus loin dans la forêt, ou il le suivrait sans hésitation. Cette forêt ne ressemblait ni a celle montagneuse du massif du Velebit, ni a celle, européenne que l’on pouvait trouver dans les abords de Zagreb. Mais bon c’était la forêt tout de même et il n’allait pas s’en plaindre. Cela restait un espace qu’il trouvait digne d’interêt et fiable.

Si ils avaient aujourd’hui une solide relation avec l’adolescent, ça n’avait pas toujours été le cas. Comme tant d’enfants, a son arrivée, le jeune aux yeux d’eau stagnante ne lui accordait pas sa confiance. Ours avait tendance a accorder leurs premières prises de contact amicales a la suite d’un de ces moments ou il s’était mis en scène. Il se souvenait encore d’avoir enfile un chapeau et une épée factice. Il était devenu Hamlet, son rôle titre, car c’était celui qu’il avait le plus travaillé dans ses années d’école. Il avait déclamé toute une grande partie du rôle en se fondant dans le personnage, son visage expressif marqué de toutes les émotions du personnage. Par cela il avait montré qu’il était membre de son propre spectacle. Membre de la troupe. Dont vint a faire partie Raspoutine.

Et il parlaient tout deux la langue de la geste.


Merci Quenotte:
 
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Raspoutine
Sam 26 Aoû - 15:45
Il y a des beautés qui gagnent à leurs imperfections, des accrocs bienheureux qui enrichissent la vie. Il en va ainsi de la voix d'Ours, quand elle se détourne des accents anglais pour faire bondir sa langue sur de vieux accords slaves. C'est doux à son oreille, ça lui éveille les sens. Une musique d'outre mer, mélodie de vents vifs, de rocaille, de sabots- c'est l'écho des vallées et des monts verdoyants. Elle est plus belle ainsi la voix d'Ours, quand elle roule dans sa bouche comme un torrent de montagne, quand elle s'accroche aux syllabes, les module à son gré. Se libère des carcans américains enfilés tardivement, gaine coulante et poisseuse, pour danser à nouveau glorieusement à ses lèvres. C'est là qu'elle s'exprime le mieux, cette voix. Là qu'elle vit le plus fort, palpitant dans la gorge : en territoire connu, sur des partitions familières depuis le temps de l'enfance, des petites notes qui sautillent pour conférer aux mots une nouvelle vigueur.
Et Raspoutine frémit à chaque fois de l'entendre vibrer en prononçant son nom. C'est une offrande, quand c'est Ours qui parle, c'est un délice quand c'est lui qui l'appelle. Petite pépite déterrée des papilles à sa seule intention- il s'en flatte, s'en rengorge. Cette fois il la savoure avec les yeux mis-clôt et un sourire de chat, alanguis sur le sol, presque vautré dans l'ombre de l'orée sylvestre. Il aime ces nuances étrangères avec le même émerveillement qu'il a a pour les métamorphoses frémissantes de Chaman. Ce n'est pas de ce monde, la chair-glaise et la voix-élastique, c'est tout... papillonesque. Ça appartient au domaine du spectacle, c'est la magie des apparences qui se déchirent, se superposent, créent de nouvelles images... Un jeu de calques coulissants couvrant le magma originel de l'être, le noyau en fusion duquel s'étendent les vrilles tortueuses d'une personnalité. C'est toujours fascinant de voir un calque prendre le pas sur l'autre. Et quand c'est Ours qui dévoile ainsi la secrète richesse de son passé slave, c'est même d'un beau qui lui crépite au cœur, qui lui remonte aux lèvres, étincelle dans ses yeux.
Alors il bondit sur ses pieds, faune à ressorts, et lui décoche le plus éclatant de ses sourires hirsutes. Ils ont tous les deux la gueule entortillée de fourrure, toute mangée de poils, mais sous leur pelisse, il y a une même candeur. Mis-adultes, mis-gamins costumés en des bêtes qu'ils ne deviennent qu'une fois la nuit tombée... Et ce ne sont là que deux des accointances, parmi tant d'autres qui les ont lié par la force des choses, presque naturellement. A peine y eut il un moment d'hésitation, un scrupuleux apprivoisement dans les règles de l'art, à coups d'exhibitions théâtrales et de partage de nourriture. Quand il n'y avait au départ en Raspoutine qu'une méfiance scrutatrice, suscitée par cet homme un peu trop investis dans son travail vertueux pour être honnête, un peu trop bienveillant pour ne pas cacher quelque sordide secret. Il était encore jeune, à peine arrivé dans la Maison, déjà sensible à toutes ses étrangetés. Il s'en gardait des hommes trop biens sous tous rapports, Raspoutine. Son père était de ceux là, bien habillé, bien éduqué, mais pourris jusqu'à l'os par des fautes anciennes et des peurs ruminées qui lui dictaient sa vie. Quant à ses motivations pour enfiler des masques si seyants qu'ils le comprimaient dans un carcan rigide, il n'y avait guère que la mère, tout aussi silencieuse à ce sujet (coupable) pour le savoir.
Mais Ours avait su lui inculquer quelques leçons d'humanité, au fil de ces quelques années passées dans la Maison. Il a su devenir la figure protectrice et digne de confiance que Braam n'a jamais pu incarner pour les siens, malgré sa haute stature et son acharnement à vivre dans l'intégrité. Pour cela et pour tant d'autres choses, Ours est devenu bien plus qu'un professeur. Tout comme les autres Cerfs, il fait partie intégrante d'une nouvelle famille composée sur mesure. Une famille avec ses indésirables, ses canailles, ses absents. Avec ses grands hommes et ses insignifiants.
Raspoutine n'a aucun doute quant à la catégorie dans laquelle ranger Ours.
Il se retire de l'ombre mouvante des arbres, des brindilles dans les cheveux, s'arrachant à l'emprise mystifiante de la forêt, y perd un peu de ses airs rien qu'à moitié trompeurs d'esprit  malin des bois. Il ne peut y prétendre que la nuit, quand la chair se fait cuir, que les cornes lui poussent, que les civilités s'en finissent d'étouffer, enfoncés dans la boue à coups de sabots fourchus. A la lumière sirupeuse du crépuscule, il retrouve une densité charnelle bien étrangère au royaume des esprits. C'est qu'il occupe l'espace dans un sens et dans l'autre, en largeur aussi bien qu'en verticalité, jusqu'à en culminer à des hauteurs qui concurrencent celles occupées par Ours. Un mètre quatre vingt cinq et quelques qui continue de s'étirer lentement, ça ne se trimballe pas discrètement quand on y entasse autant de barbaque puante. Et pourtant, à les voir l'un devant l'autre, on serait bien en mal d'être intimidé par ces deux gaillards barbus aux yeux d'enfant. Un gros cabot et une peluche, c'est tout ce qu'ils évoquent. Et les deux jouent, car c'est ainsi que l'on se distrait le mieux jusqu'à heurter la mort, car à force d'y croire, on peut vaincre ses maux, franchir des obstacles, donner vie à une Rouge...
Ours salut de la voix, et lui d'une accolade. Mais leur faconde n'est jamais loin, et quand l'étreinte prend fin, c'est à son tour d'improviser une réplique.

- Bien que l'idée de faire un somme à la belle étoile en ta compagnie soit tentante, je nous ais prévu une excursion ailleurs qu'au beau pays de Morphée ! Laisse moi être ton guide, et je t'éloignerai de ton lit. Mais certes, nous avons quelques efforts à fournir avant de pouvoir nous octroyer un peu de réconfort. Dans la mesure où explorer nuitamment la forêt puisse nous en apporter le moindre. Toutefois, ne peut-on pas espérer mieux encore... ? L'avenir nous le dira.
<< A toi l'honneur, Ours,
proclame t'il en moulinant du bras dans une longue révérence qui envoie sa crinière balayer l'herbe grasse, les hommes mûrs en avant, pour ouvrir le chemin. Prenez donc place dans la forêt, milord. Je serais votre guide sur ce sentier ombreux.
Il se glisse aux côté du montagnard désormais habitant des bourbiers Louisianais, d'un pas martial, un bras replié sur la poitrine, façon groom, et le menton levé. Du bout des doigts, il hérisse sa moustache en deux pointes distinguées- on du moins était-ce l'effet supposé, mais elle n'en finit que plus hérissée et broussailleuse encore. D'un autre geste ample, il attache ses cheveux en catogan de misère, utilisant une longue mèche ondulée comme de la tôle pour juguler leur flot, faute d'autre lien pour les discipliner. Puis il avance d'un air guidé, enjambée calibrées.
En cette soirée monsieur, nous vous proposons la collecte de branchages à des fins artistiques, ou pour garnir la cheminée de votre chambre avec la satisfaction d'avoir pris part à accoucher de son feu. Vous participerez bien sûr à notre grande représentation théâtrale du jeudi ? Vous ne devez rater ça pour rien au monde, c'est tout à fait cocasse. Drôlatique, émouvant et ô combien fabuleusement interprété, par de jeunes talents réellement prometteurs. Dois-je réserver une place à monsieur ? Monsieur prendra bien un peu de mâche, enchaîne t'il en cueillant avec prestance un bouquet de feuilles humides pour le tendre à Ours, elle est excellente pour la digestion et possède des vertus spécifiques à cette espèce endémique. Parmi lesquels de rendre le poil soyeux. Non que monsieur ne le soit pas déjà. Vous semblez tout à fait satiné, si je puis me permettre, monsieur.
<< Nous voilà arrivé monsieur à notre première escale monsieur. Les dernières pluies estivales ont quelques peu amoché la forêt alentours, comme vous pouvez le constater, et les sous-bois foisonne donc de branchages. Aussi...
, laisse t'il planer, en faisant mine d'enfiler deux gants avec une emphase machiavélique, ... mettons nous au travail dés maintenant. Et qu'ça saute, messire Ours. Une tripotée d'enfants comptent sur vous. Ne les décevez pas. Où ils vous le feront payer.
Ainsi débute leur soirée, avec un premier jeu. Il n'est pas encore temps de parler sérieusement. Les confidences viendront bien assez tôt. Quant au reste... Raspoutine escompte bien faire carburer l'imagination de son comparse adulte en la confrontant aux mystères de la sylve.
Il sait qu'Ours est de la même espèce que Chaman et lui même, qui se plaît dans les bois, s'y ressource, aime à y tricoter des rêves, y errer de l'esprit, s'y isoler du monde. Avancer entre ces arbres, c'est franchir l'enfilade de colonnes d'un temple détrempé. C'est pénétrer également en soi même, entreprendre un voyage vers les ténèbres tapies dans les recoins de son être. Ténèbres roucoulantes en bordure de conscience.
Raspoutine sait très bien ce que masquent les siennes.
Mais en compagnie d'Ours, il ne craint pas de s'y confronter, doute même d'avoir à le faire. Il y a déjà bien assez d'ombres qui croupissent en dehors de leur crâne au sein de la forêt, qui les entourent et les observent, gigotant sous leurs pieds.
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Ours
Sam 26 Aoû - 22:43
Ours n'était que largeur autant en son corps qu’en son coeur. Rond et débonnaire, il occupait un espace horizontal conséquent. Pour ce qui était de la verticalité, par contre, il cedait de loin à son compère, culminant à un risible mètre soixante dix huit. Montagnard dans ses traits, non dans sa hauteur. Il ne s’en offusquait pas, ne jouant jamais à une folie des grandeurs qui le verrait perdre. Le professeur exerçait son autorité autrement qu’avec force et menace, alors qu’il était assez batti pour être potentiellement performant sur ce terrain.Toute sa véritable force consistait en son affabilité et son ouverture, le fait d'être un homme entier et un exemple intégré. Avec joie, il voyait que Raspoutine était entré sur cette voie et y tatonait. Lui, le guide, était assuré qu’un jour la relève serait à son aune. Et pourquoi pas offrir un jour son poste à la graine d’adulte fantasque en devenir, qui il le savait, serait à même de poursuivre son oeuvre et continuer à répandre son message. Son élève. Et son mentor dans les domaines ésotériques de la Maison.

Accolades brutes, affectueuses et respectueuses de deux hommes-familles, se considérant comme parents alors que le sang et la chair les constituant n’auraient pu provenir de la même source. Bien des choses les rapprochaient, de cette expression tonitruante et cabotine à leur apparence mâle, cultivant la pilosité faciale comme une forme d’accomplissement personnel. Puis ils se détacherent, dans l’unique but de poursuivre. La, tout allait comme d’ordinaire et la machine était lancée. L’Ours ne se départissait pas d’un sourire furtif, ornant le coin de ses lèvres à l’expression grandiloquente et rocambolesque du jeune. Non, tout ça faisait partie du jeu, même ce ‘’milord’’ offert au roturier par excellence, cet homme né dans le bas peuple et bâti en son sein. Le croate n’avait aucune lettre de noblesse, et rien en lui ne suggérait la possession d’un titre quelconque. Il appartenait au commun. Peut être avait il quelque chose de ces idéalistes héros qui se permettent le luxe de rêver à forger un monde meilleur, mais le poid du fatalisme avait ôté en lui toute prétention de contrôler quoi que ce soit, fût ce sa propre destinée.

Le jeu donc, tout son fabuleux mis en route. A lui d’user de sa parole prendre role, forger des répliques. Eh bien ! Il serait cet homme digne que Raspoutine l’invitait à être, pédant et condescendant à outrance, le temps de quelques échanges. Un noble à la Moliere, versant dans un comique démesuré :

- Accomplissez donc votre ouvrage, mais accomplissez le bien, a la première fourberie de votre part je me verrais contraint de ne plus vous accorder autant de privilèges. Vous m’en verriez, par ailleurs, fort peiné, votre zèle étant efficace…

Il avait redressé son buste, bombé le torse, et imité la démarche suffisante de ce ‘’milord’’ imaginaire, pour donner un relief absurde à son propos. Et la de continuer :

- Bien entendu vous me réserverez une place et qui plus est je désire ma loge personnelle. Je vous demanderais bien sur de mener grand silence sur cette entreprise, il se pourrait que j’y emmène à divertir une de mes galantes.

L’Ours récupère les feuilles pour les examiner d’un oeil se voulant expert.

- Ses propriétés semblent intéressantes, bien que comme vous le remarquerez vous même, la douceur de mon poil ne connaît point d’égal, et que si vous me présentiez un exemple pouvait souffrir la comparaison, mon devoir serait de le défier céans. Il serait peu avisé de tenter m'étaler sur ce terrain.

Il avait avisé les branchages bien avant que Raspoutine ne le lui suggère, mais pour la forme et le style il se devait de répliquer encore :

- Vous également, soyez preste à l’ouvrage, car nous payerons tous deux si leur courroux venait à s’abattre. Fournissez vous de branches droites mais cassantes pour commencer, car cela nous fait défaut et il ne faudrait pas que l’un d’entre nous en vienne à s’estropier par mégarde à l’aide de celles ci

Le professeur faisait références à une malheureuse tentative d’employer du bois résistant et souple dans une constriction de scène. Certains élèves avaient failli se faire éborgner et d’autres s'étaient ecorchés. De fait, si le bois cassant était moins pratique, il devait en théorie limiter les dégâts. Quetant du bois, le professeur jeta un oeil à une marque de style païenne gravee sur un arbre, sans doute l’oeuvre d’un cerf. Il n’en comprenait pas le sens mais ne jugea pas non plus utile de solliciter Raspoutine, ce genre de manifestations n’étant pas si rares que cela dans les bois proches de la Rouge...


Merci Quenotte:
 
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