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Boucle de Boue et Ours brun [Ours]
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Raspoutine
Jeu 24 Aoû - 0:33
Flétrissure tout d'abord, puis éclosion ardente dans le moelleux du ciel. Prémices liquides de la nuit. C'est fluide, sanguin. Crépuscule d'aquarelle suintant sur les feuilles jusqu'à gorger l'humus ; la lumière sirupeuse s'infiltre à travers l'épaisse caresse de l'air, dégouline jusqu'au sol, éclaboussant le sous-bois comme des gouttes de cire chaude. Il n'y aucune fraîcheur sous les frondaisons. Rien que l'absence malheureuse de cette humide et agréable haleine sylvestre qu'a connu Raspoutine ailleurs dans le pays. Ici, en Louisiane, l'été n'est qu'une perpétuelle moiteur, pesante et intrusive, qui se colle à la peau, lui susurre avec acidité sa litanie morbide pour lui drainer son eau. Il est bien loin le Canada natal et ses forêts de pins, ses neiges bleutées, son azur rêche... Aussi lointain que n'importe quel autre lieu n'étant pas encerclé par ces bois après tout. L'En-Dehors n'est plus qu'une masse indistincte de terres chaotiques, un magma innommable. Tout est distant. Aucun village, aucun état n'est plus proche qu'un autre de la Rouge impériale, immémoriale, obscure. Il n'y a que la Maison, son fief verdoyant, et son Envers onctueux. Le reste appartient désormais à un cosmos étranger et hostile. Que reste t'il de lui dans cet autre univers ? Les fresques murales laissées à Bâton-Rouge -tags miteux défraîchies par les pluies-, quelques souvenirs au creux de têtes brûlées qu'il a accompagné dans leurs errances sauvages ? Persistance intermittente dans l'esprit des petites frappes qui furent un temps ses amis, compagnons de fortune aux rires dentelés, aux yeux blessés. Une mémoire putréfiée, bientôt digérée, puis renvoyée aux annexes du temps. De la poussière. Des aubes grises, des heures creuses.
Ici, les heures sont rouges. Il lui semble parfois être asphyxié de carmin, vivre dans un champs de fleurs, coquelicots caressants, meurtriers, déversant leur opium dans le torrent de son sang. Sombrer au soir dans une étreinte goulue et écarlate, respirer un brouillard grenat, onctueux, toxique. Vivre dans un monde aux mille nuances de rouge, piégé entre aubes et crépuscules. Mais qu'elle est tendre cette étreinte, qu'il est doux d'être ainsi étouffé... Et la forêt n'est jamais plus belle qu'en automne, parée de toutes ses flamboyances, gorgée de pourriture.
Raspoutine se sent en accord avec le paysage, comme implicitement accepté par les murs, par la lumière elle même. Il y a de rousseur dans sa chevelure, de rutilantes épingles piquées dans sa barbe, et qui n'étaient pas là à son arrivée, quand il avait les yeux plus caves, le corps plus maigre. Aux temps grelottants où il s'appelait Marais. Peut-être ces nuances faneraient elles en brun terne s'il quittait la Maison. Peut-être se rendrait-il compte que ce qu'il avait pensé être le rouge n'était en fait que le reflet moribond de la couleur qui fluctue ici en un bouquet sensitifs. Peut-être n'y a t'il maintenant plus rien pour lui là-bas.
Alors qu'ici il y a Banshee.
Amour immaculé aux abonnés absents, ailes repliées, révérence à l'abîme. La caresse au bout des doigts, un au-revoir dans l’œil. Plongeon acrobatique dans un parfait silence. Et puis... L'attente ? Il devait être là, présent sans doute, mais alors où dans cet Envers immense, fluctuant, trompeur ? N'avait-il pourtant pas sous entendu mille fois qu'il resterait parmi eux, à la manière de certains des anciens qui habitaient la nuit ? N'était-ce pas une manière de signifier qu'il serait tout proche, à portée de voix, de songe ? N'avait-il pas dit qu'il désirait dormir ? Qu'il n'avait pour tout projet d'avenir que de rêver, qu'il comptait rêver d'une Maison, et que la Maison le rêverait également- et eux tous avec lui. Qu'il avait aussi sa place au sein de ce rêve. Qu'ils pourraient s'y aimer. Y perdurer ensemble. En temps venu.
En temps venu de mes burnes.
C'est la tête lourde de pensées, mais les lèvres légères, voletant sur un sourire, qu'il se tourne vers l'autre Cerf à fréquenter les bois- du moins, à cette heure presque tardive. A vingt heures trente, les enfants sages sont déjà couchés. Les autres membres du groupe devraient être occupés ailleurs, bien il n'y ait guère d'enfants sages dans la Maison, à l'exception des Cygnes. Et lui n'a rien d'un noble volatile dans toute sa gloire hirsute, pas plus que son compère. Chaman tient plus de la biche en détresse, quoiqu'il y'ait dans ses mains comme un soupçon de l'oiseau qu'il aurait pu devenir- si les aléas de la vie ne l'avaient pas abattu prestement, avant même son envol. Mais peut-être est-ce mieux ainsi. La Maison avait besoin d'un Chaman, et dans son nid de braises, Chaman semble à son aise. Les choses semblent bien faîtes. A quoi bon espérer un autre dénouement à ce qui a déjà été joué ? Raspoutine n'est que trop heureux de pouvoir compter sur le rouquin fébrile, en cette heure comme en d'autres. Il est parmi les Cerfs aussi bien que dans les autres clans une figure populaire, si ce n'est respectée.
C'est cependant hors de la tendre matrice écarlate qu'il se révèle enfin, dans l'ombre des arbres, quand ses pieds nus se salissent au contact de la terre, de la boue, de l'humus fondant où frétillent ses orteils. Son corps mince n'a alors plus rien de la lame crantée qu'il figure, tout en dentelures osseuses, quand la tension foudroie ses nerfs et lui crispe la gueule. Il y a chez lui, en dehors des murs -même ceux protecteurs de la Rouge- une sobre dignité qui ne transparaît pas cernée par les regards. Mais ici, à cette heure, et si peu entouré... Chaman se déploie en dehors de sa chair compacte comme une fleur vibrante, libéré du carcan de sa nervosité. Sa chair liliale éclot, ses yeux se liquéfient, chatoyants et ambrés, son long visage crispée prend la placidité tranquille de la contemplation. Et pourtant, il est vif le faon. Ses doigts crépitent presque, adroits à fouiller le sol, à caresser l'écorce. Raspoutine fait partie des rares à savoir que Chaman aime à nommer les arbres.
Tous les bouleaux blancs s'appellent Iphigénie lui a t'il révélé une fois qu'ils étaient, comme en cette soirée, occupés à vaguer dans les bois. Mais il n'y a pas de bouleaux blancs ici...
Bien des choses nous manquent en effet songe désormais Raspoutine. Silencieusement caustique. A commencer par toi, Banshee.
Pourtant, le sourire se tord à ses lèvres comme un animal doué de conscience, et sa lourde main brune suit le mouvement pour se poser sur l'épaule de Chaman. Ce dernier n'a pas son habituel mouvement de recul ou de crispation face au contact, fusse t'il amicale ; la forêt l'enivre, et la courbe de ses paupières semble faire écho au sourire évanescent ombrant ses lèvres fines. Ses yeux sourient au diapason de sa bouche. Le voir aussi détendu semblerait tenir du délire onirique à quiconque n'a jamais côtoyé le garçon en extérieur, sans la pression d'une foule -ou même d'un petit groupe- pour peser sur ses nerfs. Ici, sa frêle carcasse d'albâtre mouchetée frémit de contentement comme une longue échine sensible, expressive et douce. Chaman pourrait n'être qu'une colonne vertébrale soyeuse, onduleuse et tendre, une éloquente épine dorsale semblable à un serpent ; il la grâce ondoyante d'un fouet, la volupté brutale du cuir. La tranquille assurance des anciens qui savent écouter cieux et terre quand ils parlent. Sa décontraction animale le change de fond en comble, depuis ses gestes fluides jusqu'aux accents clairs empruntés par sa voix. Raspoutine ne se lasse pas d'observer les nuances altérées par cette métamorphose.
Mais il a à faire. C'est dans un soupir plus chaud et plus moite que l'air environnant qu'il annonce son départ, tapotant l'épaule délicatement ciselée.

- Ours devrait bientôt arriver. Je te laisse ici Chaman, on se retrouve plus tard au Dortoir... Enfin, sans doute. S'il reste un dortoir à mon retour, ou si j'y remets les pieds avant demain matin. Bois une tisane à ma santé.


- Tu ne penses pas rentrer cette nuit ?

- Je ne sais pas. Princesse a sans doute planqué d'autres punaises dans mon lit. Il est sacrément revanchard en ce moment.

- L'Envers n'est pas très reposant pour lui ces temps-ci explique Chaman en farfouillant délicatement dans son panier d'osier.

- Mes draps non plus, et c'est sa faute ! Mais soit. Tu devrais faire quelque chose pour lui. Tu sais, avec tes gestes de danseur, tes compétences occultes... tes amulettes, ton encens, tout le barda mystique. Ça fonctionne bien.

- Oh oui, j'attends simplement le paiement. Il me doit trois twinkies.

- Quel requin. Si on m'avait dit qu'un squale était encagé entre ces côtes osseuses... Tu es dur en affaires.

- Mais non... juste gourmand.

- Et tu as bien raison. Les gens bien éduqués se doivent de l'être. Nos cerveaux carburent aux cochonneries chimiques, c'est ce qui les fait grotesquement gonfler d'une génération à l'autre. Voilà pourquoi tout s’accélère. Seul le gras et le sucre nous sauveront d'un retour à l'état primitif- le cholestérol est le vecteur de la civilisation Chaman.

- Oh... Je porterai la nouvelle alors.

- Tu vois ? C'est parce-qu'on peut toujours compter sur toi que je te rends la pareil en venant tricoter des gambettes dans la forêt pour t'aider à faire tes récoltes.

- Tu adores ça.

- Que neni. Je le prétends pour tes beaux yeux, Chaman... Rien que pour tes beaux yeux. Mais assez bavardé, prends tes "herbes crépusculaires" et laisse moi filer, j'ai rendez-vous avec un homme de qualité.

- Merci, et amuse toi bien.

- M'amuser ? Allons ! Tu me connais, c'est purement professionnel.

- Bien sûr.

- Bonsoir Chaman.

- Bonsoir Raspoutine.

C'est sur un dernier sourire -grimace affable et léonine- qu'il tourne les talons, déversant sa récolte dans le panier de Chaman -racines, champignons, brindilles, débris plastiques divers- pour regagner la lisière de la forêt. Le sifflement s'empare de sa bouche sans qu'il s'en rende bien compte, trilles d'oiseau pour tronche de vagabond. Lullaby of birdland. Quoiqu'il fasse, c'est toujours cet air là, et Raspoutine serait bien en mal d'expliquer pourquoi. Mais peu importe : il faut bouger, parler, sentir. Sans quoi l'amertume pourrait bien l'emporter. Sans quoi la peur pourrait revenir, avec son cortège de questions. Ces questions inutiles. Douloureuses. Accusatrices.
Que comptes tu faire ? Maintenant que Banshee est partis, qu'il ne donne plus signe de vie- que comptes tu faire ? Vas-tu rester ? Vas-tu régner ? Tu n'es que le régent d'une ombre immaculée qui s'étiole déjà dans le royaume bienheureux des absents. Mais tu comptes aller au bout, côtoyer le désastre ? Essayer de les mener jusqu'à ce qu'ils te piétinent pour leur avoir faillis ?
Il se refuse à les sentir tourner en becquetant dans son crâne, les charognardes. Il ne veut plus de leur craillements immondes. Tous ces doutes sont ineptes. La crainte est inutile. Un barbelé piégeux, l'esquisse d'un abandon qui n'a pas lieu d'être. Il sait quoi faire : honorer la volonté de Banshee et ne pas perdre espoir. Car il lui reviendra. Car il ne lui faut plus en douter désormais, son seul avenir réside dans les méandres de l'Envers et ses tunnels mouvants. Il n'y a plus d'En-Dehors. Plus de Canada, de Bâton-Rouge, de père, de mère, ni de gamins paumés jouant avec des couteaux et gueulant sur les murs leurs pseudo pathétiques. Pas d'immeubles, de couloirs de métros, de clopes écrasées sur les trottoirs squameux. Il y a la trinité. Orcynie, Banshee et lui. Bercés dans le velours d'une nuit sans trêve.
Une nuit à venir. Pas celle-ci. Il ne la partagera qu'avec une seule personne.

C'est en bordure des bois qu'il se pose, en face des friches désertes de la Cour. D'abord appuyé du dos contre le tronc d'un arbre, puis se laissant aller à glisser jusqu'au sol. Mouillé, bien entendu. Il n'est vêtu que légèrement, jean et t-shirt à manches courtes laissant entrevoir le creux embroussaillée de ses aisselles moites -Richter en crèverait-, ses infrangibles bottes de cuir chaussées à ses panards trop grands. Les bras croisés, noueux, la tignasse aussi volubile et emmêlée qu'à l'accoutumé, la gueule à peine cernée par des nuits à errer à travers de l'Envers. A quoi bon sommeiller ? Quand il y a temps à faire ?
Il faut chercher Banshee.
Et tant d'autres choses. Pour ce soir, c'est du bois, mais aussi des frissons. L'énième projet d'une pièce à monter avec Ours est le prétexte à cette ballade tardive qu'ils vont entreprendre. Mais il leur reste après tout au moins deux heures de jour... Des énigmes à tâter, des sujets à discuter. Raspoutine aime à chambarder la routine dés que possible. Chercher de quoi monter les décors de la pièce au beau milieu des bois tout en échangeant sur la vie et ses joies, ses peines et ses tracas, lui semble une excellente manière de passer le temps. Un samedi soir qui plus est... Certains bringuent et se cuitent à l'Extérieur, heurtés au fond des bars. Ici l'on s'apprête à plonger dans l'Envers, on murmure des incantations tout au fond des placards, on repasse les plis de son costume en vu d'arborer un plumage impeccable, on cueille au crépuscule à des fins chamaniques... On attend de se promener bras dessus bras dessous avec un Ours aimant, sous le regard bienveillant d'une bâtisse grinçante.
Quant à s'avouer que le choix de vadrouiller à cette heure relève peut-être plus de l'envie de ne pas être seul que de celle de combattre l'ennui... Raspoutine n'est pas encore prêt à y parvenir. Depuis le départ de Banshee, trouver le sommeil devient plus difficile. Jamais les nuits n'ont été aussi vides. L'absence vient creuser ses entrailles à la petite cuiller dés lors qu'il se glisse dans ses draps solitaires. Son lit est devenu une zone à éviter, propice à la mélancolie, à une souffrance muette. Un bourbier nourris par ses suées d'angoisse.
Raspoutine préfère encore s'assoupir au milieu des couloirs.
Ou marcher dans les bois en compagnie d'un Ours.
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Ours
Jeu 24 Aoû - 11:35
Un homme de qualité. En ce moment ci il ne le savait pas, il n’entendait les paroles d’un faune a un chaman, perdus au coeurs des bois. Englué encore dans sa salle pour quelques minutes, il était tenu un pour plus longtemps que de raison par Van Gogh, anarchiste artistique en chef dépossédé d’une oreille. Un loir emporté, monologuant sans attendre répondre mais portant en lui une incertitude chronique qui le poussait a faire valider tout ses propos. Un anarchiste et le doute font étrange ménage. Au bout d’un certain temps d’écoute, l’Ours lui suggéra gentiment de partir. Le tableau fascinant de fin de jour s’étalait aux fenêtres, répandant des couleur chaudes et douces. Ce fut avec cette contemplation qu’il lui fit comprendre que le jour touchait a sa fin et l’entrevue aussi. Van Gogh, coupé du temps dans son élan passionné, retournait a la réalité. Ses doigts basanés étaient couverts de miettes de biscuits qu’il avait piqués a mesure de monologue dans la boite amenée par le professeur.

En se redressant il avisa un mur de la salle de littérature. Ours savait ce que signifiait cette réflexion. Une nouvelle oeuvre sur ses murs. Ca ne lui déplaisait pas le moins du monde, surtout étant donné le fait que le Loir avait un style bien a lui. Et alors que l’élève sortait, il lui fut lancé de prévenir lorsqu’il comptait commencer son travail. En réponse, il eu le droit a un sourire plein de dents sales. Van Gogh parti, il s’affala quelques minutes sur sa chaise. La journée avait été longue et éreintante. Il avait vu l’équipage habituel des samedis et quelques nouveaux. Toujours Guillotine, ce fier rat rapiécé du cou pour commencer et Van Gogh pour finir. Sauf qu’il en manquait un. Et pas des moindres. Raspoutine, l’enfant-adulte, fier compère, bourrin, farfelu et potache. Raspoutine avec qui il avait rendez vous « a la tombée du jour et à l’orée des bois ». Ce n’était pas précis mais c’était suffisant.

Il n’y avait rien a ranger, juste des boites vides de sucreries qu’il allait ou jeter ou laisser un temps a l’abandon. Il finirait bien par revenir. Peut être même que cette nuit il ne sortirait pas de l’enceinte de la Maison. C’était bien parti pour cela. Aux dernières lueurs de la journée, il dévala l’escalier, aussi preste qu’un gamin et cependant beaucoup plus lourd. Si on le regardait passer, il n’était qu’un évènement éphémère sur les rétines et on l’oubliait aussi tôt. Pousser la porte ne lui pris pas plus de temps.

Ours portait un tee shirt rayé de bleu, marin, informel, car le samedi n’est pas un jour formel. Son pas lent le conduisit a rejoindre lisière de la forêt. Raspoutine se sent avant de se voir. L’Ours avait déja perçu le fumet fauve, faune et flore, écœurant et riche, cependant moins désagréable qu’intriguant. Cette bombe odorant irriguait déjà les narines de l’adulte avant même que celui ci ne distingue proprement les traits du visage non enfant. D’un grand signe de main il salua l’intéressé. Fondu sous les franges verdâtres de la forêt, le jeune faisait davantage esprit naturel. Sa vue tirait un sourire de barbe hirsute au quadragénaire. D’un ton tonnant, marqué par l’accent slave de circonstance il s’écria en guise de salut :

Raspoutine !

L’accent sublimait le nom d’inspiration russe, lui rendant toute sa dimension exotique et conquérante. Accent qui était abandonné pour le reste des propos. Jugé inutile bien que revenant par a coups de façon incontrôlée. Dix huit ans aux États Unis et infichu de fondre totalement sa façon de s’exprimer dans la masse. Bref il se dressa a coté du compère attendant que celui ci se relève en poursuivant sans s’enticher des courtoisies ordinaires :

J’espère que t’es en forme parce que cette nuit je ne compte pas dormir. On a du grand théâtre a préparer

Il avait un enthousiasme semi feint, parce qu’il le fallait, c’était grossier mais c’était le jeu. Il savaient chacun quelle part de douleur portait l’autre et cela ne faisait qu’attiser le feu de la verve. Il fallait être joyeux, car la joie chasse la pensée du Mal, comme la vie chasse la mort. Pour ce qui était de ne pas dormir, il allait sans doute dormir tout dimanche comme parfois. Sacrifier un jour a son repos hebdomadaire était de bonne guerre, car l’homme donnait beaucoup de sa personne ce qui était harassant pour lui. Sans compter ses tendances de bon vivant, aimant bonne nourriture et bon repos.

Ours attendait que le jeune l’entraine plus loin dans la forêt, ou il le suivrait sans hésitation. Cette forêt ne ressemblait ni a celle montagneuse du massif du Velebit, ni a celle, européenne que l’on pouvait trouver dans les abords de Zagreb. Mais bon c’était la forêt tout de même et il n’allait pas s’en plaindre. Cela restait un espace qu’il trouvait digne d’interêt et fiable.

Si ils avaient aujourd’hui une solide relation avec l’adolescent, ça n’avait pas toujours été le cas. Comme tant d’enfants, a son arrivée, le jeune aux yeux d’eau stagnante ne lui accordait pas sa confiance. Ours avait tendance a accorder leurs premières prises de contact amicales a la suite d’un de ces moments ou il s’était mis en scène. Il se souvenait encore d’avoir enfile un chapeau et une épée factice. Il était devenu Hamlet, son rôle titre, car c’était celui qu’il avait le plus travaillé dans ses années d’école. Il avait déclamé toute une grande partie du rôle en se fondant dans le personnage, son visage expressif marqué de toutes les émotions du personnage. Par cela il avait montré qu’il était membre de son propre spectacle. Membre de la troupe. Dont vint a faire partie Raspoutine.

Et il parlaient tout deux la langue de la geste.


Merci Quenotte:
 
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Raspoutine
Sam 26 Aoû - 15:45
Il y a des beautés qui gagnent à leurs imperfections, des accrocs bienheureux qui enrichissent la vie. Il en va ainsi de la voix d'Ours, quand elle se détourne des accents anglais pour faire bondir sa langue sur de vieux accords slaves. C'est doux à son oreille, ça lui éveille les sens. Une musique d'outre mer, mélodie de vents vifs, de rocaille, de sabots- c'est l'écho des vallées et des monts verdoyants. Elle est plus belle ainsi la voix d'Ours, quand elle roule dans sa bouche comme un torrent de montagne, quand elle s'accroche aux syllabes, les module à son gré. Se libère des carcans américains enfilés tardivement, gaine coulante et poisseuse, pour danser à nouveau glorieusement à ses lèvres. C'est là qu'elle s'exprime le mieux, cette voix. Là qu'elle vit le plus fort, palpitant dans la gorge : en territoire connu, sur des partitions familières depuis le temps de l'enfance, des petites notes qui sautillent pour conférer aux mots une nouvelle vigueur.
Et Raspoutine frémit à chaque fois de l'entendre vibrer en prononçant son nom. C'est une offrande, quand c'est Ours qui parle, c'est un délice quand c'est lui qui l'appelle. Petite pépite déterrée des papilles à sa seule intention- il s'en flatte, s'en rengorge. Cette fois il la savoure avec les yeux mis-clôt et un sourire de chat, alanguis sur le sol, presque vautré dans l'ombre de l'orée sylvestre. Il aime ces nuances étrangères avec le même émerveillement qu'il a a pour les métamorphoses frémissantes de Chaman. Ce n'est pas de ce monde, la chair-glaise et la voix-élastique, c'est tout... papillonesque. Ça appartient au domaine du spectacle, c'est la magie des apparences qui se déchirent, se superposent, créent de nouvelles images... Un jeu de calques coulissants couvrant le magma originel de l'être, le noyau en fusion duquel s'étendent les vrilles tortueuses d'une personnalité. C'est toujours fascinant de voir un calque prendre le pas sur l'autre. Et quand c'est Ours qui dévoile ainsi la secrète richesse de son passé slave, c'est même d'un beau qui lui crépite au cœur, qui lui remonte aux lèvres, étincelle dans ses yeux.
Alors il bondit sur ses pieds, faune à ressorts, et lui décoche le plus éclatant de ses sourires hirsutes. Ils ont tous les deux la gueule entortillée de fourrure, toute mangée de poils, mais sous leur pelisse, il y a une même candeur. Mis-adultes, mis-gamins costumés en des bêtes qu'ils ne deviennent qu'une fois la nuit tombée... Et ce ne sont là que deux des accointances, parmi tant d'autres qui les ont lié par la force des choses, presque naturellement. A peine y eut il un moment d'hésitation, un scrupuleux apprivoisement dans les règles de l'art, à coups d'exhibitions théâtrales et de partage de nourriture. Quand il n'y avait au départ en Raspoutine qu'une méfiance scrutatrice, suscitée par cet homme un peu trop investis dans son travail vertueux pour être honnête, un peu trop bienveillant pour ne pas cacher quelque sordide secret. Il était encore jeune, à peine arrivé dans la Maison, déjà sensible à toutes ses étrangetés. Il s'en gardait des hommes trop biens sous tous rapports, Raspoutine. Son père était de ceux là, bien habillé, bien éduqué, mais pourris jusqu'à l'os par des fautes anciennes et des peurs ruminées qui lui dictaient sa vie. Quant à ses motivations pour enfiler des masques si seyants qu'ils le comprimaient dans un carcan rigide, il n'y avait guère que la mère, tout aussi silencieuse à ce sujet (coupable) pour le savoir.
Mais Ours avait su lui inculquer quelques leçons d'humanité, au fil de ces quelques années passées dans la Maison. Il a su devenir la figure protectrice et digne de confiance que Braam n'a jamais pu incarner pour les siens, malgré sa haute stature et son acharnement à vivre dans l'intégrité. Pour cela et pour tant d'autres choses, Ours est devenu bien plus qu'un professeur. Tout comme les autres Cerfs, il fait partie intégrante d'une nouvelle famille composée sur mesure. Une famille avec ses indésirables, ses canailles, ses absents. Avec ses grands hommes et ses insignifiants.
Raspoutine n'a aucun doute quant à la catégorie dans laquelle ranger Ours.
Il se retire de l'ombre mouvante des arbres, des brindilles dans les cheveux, s'arrachant à l'emprise mystifiante de la forêt, y perd un peu de ses airs rien qu'à moitié trompeurs d'esprit  malin des bois. Il ne peut y prétendre que la nuit, quand la chair se fait cuir, que les cornes lui poussent, que les civilités s'en finissent d'étouffer, enfoncés dans la boue à coups de sabots fourchus. A la lumière sirupeuse du crépuscule, il retrouve une densité charnelle bien étrangère au royaume des esprits. C'est qu'il occupe l'espace dans un sens et dans l'autre, en largeur aussi bien qu'en verticalité, jusqu'à en culminer à des hauteurs qui concurrencent celles occupées par Ours. Un mètre quatre vingt cinq et quelques qui continue de s'étirer lentement, ça ne se trimballe pas discrètement quand on y entasse autant de barbaque puante. Et pourtant, à les voir l'un devant l'autre, on serait bien en mal d'être intimidé par ces deux gaillards barbus aux yeux d'enfant. Un gros cabot et une peluche, c'est tout ce qu'ils évoquent. Et les deux jouent, car c'est ainsi que l'on se distrait le mieux jusqu'à heurter la mort, car à force d'y croire, on peut vaincre ses maux, franchir des obstacles, donner vie à une Rouge...
Ours salut de la voix, et lui d'une accolade. Mais leur faconde n'est jamais loin, et quand l'étreinte prend fin, c'est à son tour d'improviser une réplique.

- Bien que l'idée de faire un somme à la belle étoile en ta compagnie soit tentante, je nous ais prévu une excursion ailleurs qu'au beau pays de Morphée ! Laisse moi être ton guide, et je t'éloignerai de ton lit. Mais certes, nous avons quelques efforts à fournir avant de pouvoir nous octroyer un peu de réconfort. Dans la mesure où explorer nuitamment la forêt puisse nous en apporter le moindre. Toutefois, ne peut-on pas espérer mieux encore... ? L'avenir nous le dira.
<< A toi l'honneur, Ours,
proclame t'il en moulinant du bras dans une longue révérence qui envoie sa crinière balayer l'herbe grasse, les hommes mûrs en avant, pour ouvrir le chemin. Prenez donc place dans la forêt, milord. Je serais votre guide sur ce sentier ombreux.
Il se glisse aux côté du montagnard désormais habitant des bourbiers Louisianais, d'un pas martial, un bras replié sur la poitrine, façon groom, et le menton levé. Du bout des doigts, il hérisse sa moustache en deux pointes distinguées- on du moins était-ce l'effet supposé, mais elle n'en finit que plus hérissée et broussailleuse encore. D'un autre geste ample, il attache ses cheveux en catogan de misère, utilisant une longue mèche ondulée comme de la tôle pour juguler leur flot, faute d'autre lien pour les discipliner. Puis il avance d'un air guidé, enjambée calibrées.
En cette soirée monsieur, nous vous proposons la collecte de branchages à des fins artistiques, ou pour garnir la cheminée de votre chambre avec la satisfaction d'avoir pris part à accoucher de son feu. Vous participerez bien sûr à notre grande représentation théâtrale du jeudi ? Vous ne devez rater ça pour rien au monde, c'est tout à fait cocasse. Drôlatique, émouvant et ô combien fabuleusement interprété, par de jeunes talents réellement prometteurs. Dois-je réserver une place à monsieur ? Monsieur prendra bien un peu de mâche, enchaîne t'il en cueillant avec prestance un bouquet de feuilles humides pour le tendre à Ours, elle est excellente pour la digestion et possède des vertus spécifiques à cette espèce endémique. Parmi lesquels de rendre le poil soyeux. Non que monsieur ne le soit pas déjà. Vous semblez tout à fait satiné, si je puis me permettre, monsieur.
<< Nous voilà arrivé monsieur à notre première escale monsieur. Les dernières pluies estivales ont quelques peu amoché la forêt alentours, comme vous pouvez le constater, et les sous-bois foisonne donc de branchages. Aussi...
, laisse t'il planer, en faisant mine d'enfiler deux gants avec une emphase machiavélique, ... mettons nous au travail dés maintenant. Et qu'ça saute, messire Ours. Une tripotée d'enfants comptent sur vous. Ne les décevez pas. Où ils vous le feront payer.
Ainsi débute leur soirée, avec un premier jeu. Il n'est pas encore temps de parler sérieusement. Les confidences viendront bien assez tôt. Quant au reste... Raspoutine escompte bien faire carburer l'imagination de son comparse adulte en la confrontant aux mystères de la sylve.
Il sait qu'Ours est de la même espèce que Chaman et lui même, qui se plaît dans les bois, s'y ressource, aime à y tricoter des rêves, y errer de l'esprit, s'y isoler du monde. Avancer entre ces arbres, c'est franchir l'enfilade de colonnes d'un temple détrempé. C'est pénétrer également en soi même, entreprendre un voyage vers les ténèbres tapies dans les recoins de son être. Ténèbres roucoulantes en bordure de conscience.
Raspoutine sait très bien ce que masquent les siennes.
Mais en compagnie d'Ours, il ne craint pas de s'y confronter, doute même d'avoir à le faire. Il y a déjà bien assez d'ombres qui croupissent en dehors de leur crâne au sein de la forêt, qui les entourent et les observent, gigotant sous leurs pieds.
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Ours
Sam 26 Aoû - 22:43
Ours n'était que largeur autant en son corps qu’en son coeur. Rond et débonnaire, il occupait un espace horizontal conséquent. Pour ce qui était de la verticalité, par contre, il cedait de loin à son compère, culminant à un risible mètre soixante dix huit. Montagnard dans ses traits, non dans sa hauteur. Il ne s’en offusquait pas, ne jouant jamais à une folie des grandeurs qui le verrait perdre. Le professeur exerçait son autorité autrement qu’avec force et menace, alors qu’il était assez batti pour être potentiellement performant sur ce terrain.Toute sa véritable force consistait en son affabilité et son ouverture, le fait d'être un homme entier et un exemple intégré. Avec joie, il voyait que Raspoutine était entré sur cette voie et y tatonait. Lui, le guide, était assuré qu’un jour la relève serait à son aune. Et pourquoi pas offrir un jour son poste à la graine d’adulte fantasque en devenir, qui il le savait, serait à même de poursuivre son oeuvre et continuer à répandre son message. Son élève. Et son mentor dans les domaines ésotériques de la Maison.

Accolades brutes, affectueuses et respectueuses de deux hommes-familles, se considérant comme parents alors que le sang et la chair les constituant n’auraient pu provenir de la même source. Bien des choses les rapprochaient, de cette expression tonitruante et cabotine à leur apparence mâle, cultivant la pilosité faciale comme une forme d’accomplissement personnel. Puis ils se détacherent, dans l’unique but de poursuivre. La, tout allait comme d’ordinaire et la machine était lancée. L’Ours ne se départissait pas d’un sourire furtif, ornant le coin de ses lèvres à l’expression grandiloquente et rocambolesque du jeune. Non, tout ça faisait partie du jeu, même ce ‘’milord’’ offert au roturier par excellence, cet homme né dans le bas peuple et bâti en son sein. Le croate n’avait aucune lettre de noblesse, et rien en lui ne suggérait la possession d’un titre quelconque. Il appartenait au commun. Peut être avait il quelque chose de ces idéalistes héros qui se permettent le luxe de rêver à forger un monde meilleur, mais le poid du fatalisme avait ôté en lui toute prétention de contrôler quoi que ce soit, fût ce sa propre destinée.

Le jeu donc, tout son fabuleux mis en route. A lui d’user de sa parole prendre role, forger des répliques. Eh bien ! Il serait cet homme digne que Raspoutine l’invitait à être, pédant et condescendant à outrance, le temps de quelques échanges. Un noble à la Moliere, versant dans un comique démesuré :

- Accomplissez donc votre ouvrage, mais accomplissez le bien, a la première fourberie de votre part je me verrais contraint de ne plus vous accorder autant de privilèges. Vous m’en verriez, par ailleurs, fort peiné, votre zèle étant efficace…

Il avait redressé son buste, bombé le torse, et imité la démarche suffisante de ce ‘’milord’’ imaginaire, pour donner un relief absurde à son propos. Et la de continuer :

- Bien entendu vous me réserverez une place et qui plus est je désire ma loge personnelle. Je vous demanderais bien sur de mener grand silence sur cette entreprise, il se pourrait que j’y emmène à divertir une de mes galantes.

L’Ours récupère les feuilles pour les examiner d’un oeil se voulant expert.

- Ses propriétés semblent intéressantes, bien que comme vous le remarquerez vous même, la douceur de mon poil ne connaît point d’égal, et que si vous me présentiez un exemple pouvait souffrir la comparaison, mon devoir serait de le défier céans. Il serait peu avisé de tenter m'étaler sur ce terrain.

Il avait avisé les branchages bien avant que Raspoutine ne le lui suggère, mais pour la forme et le style il se devait de répliquer encore :

- Vous également, soyez preste à l’ouvrage, car nous payerons tous deux si leur courroux venait à s’abattre. Fournissez vous de branches droites mais cassantes pour commencer, car cela nous fait défaut et il ne faudrait pas que l’un d’entre nous en vienne à s’estropier par mégarde à l’aide de celles ci

Le professeur faisait références à une malheureuse tentative d’employer du bois résistant et souple dans une constriction de scène. Certains élèves avaient failli se faire éborgner et d’autres s'étaient ecorchés. De fait, si le bois cassant était moins pratique, il devait en théorie limiter les dégâts. Quetant du bois, le professeur jeta un oeil à une marque de style païenne gravee sur un arbre, sans doute l’oeuvre d’un cerf. Il n’en comprenait pas le sens mais ne jugea pas non plus utile de solliciter Raspoutine, ce genre de manifestations n’étant pas si rares que cela dans les bois proches de la Rouge...


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Raspoutine
Mer 11 Oct - 3:19
Spoiler:
 


Ils lancent leurs mots dans la forêt comme des balises lumineuses conduisant à leur coeur, les éparpille avec des gestes, concurrencent les ombres et le silence arachnéen des bois, tout relatifs pourtant, à force des mouchetures errantes de soleil, des notes entremêlés. Insignifiante musique qui s'effiloche autour d'eux, les entoure de son imperceptible halètement lascif. C'est une bataille contre la mélancolie, la fatigue et d'autres étreintes plus obscures, mais pourtant ils n'ont que leurs paroles pour lutter, affûtées entre les lèvres et brandies sur la langue. Leur pantonyme éclatante, visages de plâtre et de sequins, costumes d'air frais entretissés de lumière, n'est faîte que de moulinets de bras et d'expressions fluctuantes. Ainsi ne font ils qu'un brasier doux dans la forêt, se mêlent ils à sa fresque délicatement moisie- ils sont des feuilles d'automne cancanant dans la brise. Ils sont d'humus, de chair furtive et glissante, papillonnante sur l'os, ragoût humain de viande liquide, ébullition de sang, de fourrure, traversée par la voix, qui fend la langue comme une pirogue porteuse de son peuple moite et léger, indigènes des muqueuses, cohortes vivantes des mots. Ils ne déchirent pas la forêt de leur présence, ne sont pas feux ou lames dans la végétation. Nulle machette à leurs mains. Ils s'y abattent comme la pluie, frémissant sous les ramures, remuant la terre lourde : ils y sont à leur place. Enfants de la sève et des vents, quand bien même les montagnes d'Ours, les forêts canadiennes de Raspoutine, sont désormais bien loin. Toutes les racines du monde convergent en un même nœud. Tout se lie sous les sols malgré les océans, les abîmes ; il n'y a qu'un seul vaste réseau dont ils sont deux infimes embranchements nerveux palpitant de concert, deux rayures pulsantes sur la colonne vertébrale enfouie du monde. Toutes les forêts communiquent entre elles. Et quand ils dansent ainsi ensemble, ils atteignent sans doute une sorte d'harmonie qui les dépasse de loin... épousant des contraires, s'essayant à des masques qu'ils trouvent pourtant grotesques. Expurgeant les passions, jouant des rôles excessifs qui ne côtoient en rien leurs véritables appétences, s'incluant fugacement à d'autres parcours inexploités emplis de possibilités, d'autres voix, d'autres gestes, qui leur sont étrangers mais qu'ils peuvent adopter, singer, et desquels s'amuser en toute innocence. Raspoutine l'indompté peut devenir un laquais obséquieux. Ours le roturier l'incarnation (ô combien soyeuse) d'un noble fat aux manières précieuses, muant sa rondeur chaleureuse en un gras de banquet. C'est certes un jeu, mais également une expérience, un supplément d'existence qu'ils s'octroient par cette comédie- et qu'ils partagent ensemble, s'entêtent à traverser, à créer de concert. Une lichette de vie à savourer, riche de sensations, de sentiments, peut-être même d'enseignements d'une certaine manière.  N'apprend t'on pas par mimétisme ? Ils n'ont qu'à gagner à la poursuite de cette comédie, car elle n'est pas une fuite. Peut-être n'ont ils de contrôle que sur les masques qu'ils enfilent, à défaut de pouvoir agir sur les bousculades qui les ballotent d'un bout à l'autre de leur vie. Peut-être est-ce suffisant pour ne pas avoir l'impression d'être tout à fait perdu.
Raspoutine s'en contente. Il a appris à savourer l'éphémère, les moments précieux qui s'en vont comme des battements d'ailes dans le velours du crâne, froissant la mémoire d'un plis heureux. Quand il courrait d'une embrouille à une autre en compagnie des brouteurs de fumées de Bâton-Rouge, il appréciait à leur juste valeur les délicats moments de répit entre deux rush d’adrénaline. Suspensions temporelles comme figées dans le sépia, avant la danse des cutters, les torrents de l'alcool, les jurons et les menaces échangées en beuglements imbéciles sur les trottoirs squameux où giclerait leur sang. Quand il écrivait son mal-être à même la chair des autres, calligraphie d'ecchymoses et de coupures- tous ces jours de chat de gouttière qu'il préfère oublier, qu'il lui arrive pourtant de regretter parfois, car il y avait dans cette sauvagerie urbaine une forme grisante de bonheur bestiale, un désespoir baroque qui n'engageait qu'à une mort prochaine, coup de faux dans le ventre avant d'atteindre la vingtaine. Et puis encore avant qu'il ne s'offre à ces heures de tressautements animaux, secoué de pulsions, fustigé  de rébellion, il y avait d'intimes intervalles sur le chemin séparant la maison de l'école. Mouchetures de soleil, friselis torpides des feuilles, instants délicats à se gorger de lumières, de brises câlines aux roselières évanescentes écloses le long de son cou, sur ses joues, glissées en vrilles grimpantes contre son ventre creux. Il pouvait presque en jouir alors, quand le vent remontait à ses côtes, claquait sur lui les vêtements amples, durcissait ses mamelons, pénétrait sa peau jusqu'à l’anesthésier. Quand il savait qu'une fois le pas de la porte familiale franchise, la pesanteur s’emparerait à nouveau de son corps. Qu'une chape de plomb dégoulinerait lentement sur ses membres jusqu'à gainer ses nerfs, ses articulations. Le réduirait au silence, à l'immobilité. Une vie de bibelot, de ferraille à gueule humaine qu'on pose sur l'étagère. Un sourire de plâtre et des yeux vagues. Jusque dans la chambre qui n'était pas décorée selon son propre goût- secret, renié, affirmé en silence, une fois l'ombre tombée, la tête sur l'oreiller. Il ne vivait alors que pour ces instants fugaces de délivrance, anguilles filant au sein d'une marée noire.
Depuis son arrivée dans la Maison, ces joies furtives et imbéciles sont devenues plus rares. Sans doute car la promiscuité rend difficile l'installation d'un sentiment de solitude ou de mélancolie... probablement aussi car sa vie est devenue bien plus supportable et satisfaisante qu'elle ne l'était avant, loin des regards du Père. Il passe parfois encore, en compagnie de la Mère, jauger sa marmaille d'un œil critique. Mais au sein de la Rouge, l'angulosité inquisitrice de Braam lui semble émoussée. Une autre puissance est à l’œuvre au sein des murs, et toute cette désapprobation venue de l'En-Dehors, la pesanteur de ces jugements... toute l'artillerie sophistiquée qu'emploie la déception paternelle pour se faire sentir au plus profond de la chair, ne laisse plus la moindre trace quand elle percute ses entrailles, s'essaie à éparpiller ses paisibles sourires. Les armes brandies sur son cœur de fils ingrat (indigne, salaud) sont asphyxiées de coquelicots, entremêlent leurs canons à des vrilles végétales. L'automne choie sur les horreurs de l'insinuation, les ensevelit sous les mots d'amour de l'Ogresse Écarlate. Des poèmes en réponse aux mots-maux. Peut-être n'est-il pas le fils qu'on attendait qu'il soit (c'est même une certitude). Peut-être est il une rature de plus sur une vie en déroute à laquelle on a voulu imposer une linéarité (un dessin dans une marge, un empattement d'encre noire sur une prose gracile). Peut-être est il l'enfant-déchet de ces mensonges putrides qu'on s'est toujours refuser à dissiper pour lui (un corps dans les coulisses), plus encore que des idées et des valeurs qu'on lui a martelé (un coup de marteau après l'autre jusqu'à le tordre et non le former). Mais à défaut d'être un garçon respectable, il est un bon enfant de la Rouge. Un païen appliqué. Un amoureux transis de sa divinité- un amour apeuré et non dénué de contrainte. L'amour véritable, avec ses concessions. Il tient le rôle qu'on attend de lui. Il s'implique au sein des traditions, participe à faire tenir debout ce petit monde carmin. En un des piliers fondamentaux, sculpté à l'image burlesque d'un satyre, car il s'agit d'un fabuleux théâtre baroque où s'entremêlent toutes les figures mythiques. Ici, il fait ce qu'on attend de lui sans avoir à s'y forcer la plupart du temps. Ici, il est un bon garçon.
Alors il peut bien l'observer froidement depuis l'autre bout de la table, il peut bien poser des questions sèches de sa voix grave et profonde -la même voix qu'il a déjà, la voix que Banshee aimait à lui faire prendre-, faire peser comme des menaces dans ses mots quand ils tombent de ses lèvres. Raspoutine n'a qu'un sourire imperturbable à lui opposer, que des paroles distraites pour lui répondre. Il sait très bien à quoi s'en tenir. Braam n'est plus qu'un aquilon frappant derrière une vitre. Et de l'autre côté, son fils est alanguis près d'un feu de cheminé. Aimé, accepté, entouré.
Il n'y a plus guère d'adultes dont le regard ait la moindre importance à ses yeux de Grand Bouc, plus quand la Rouge lui témoigne son amour cannibale, lui assure toute son approbation. Plus guère d’adultes, sauf en omettant Ours.
Ours qui sait combien il est important de prétendre des choses. Ours qui a compris l'utilité du rôle. Ours qui a saisit que tout bon mentor doit également être prêt à apprendre de ses élèves. Et qui pour ces raisons, en plus de bien des autres (leurs confessions mutuelles, leur gourmandise partagée, leurs projets abscons, leurs discussions posées, leurs éclats incendiaires, leur bienveillance mutuelle, leur désir de bien faire), est devenu ce qui se rapproche le plus d'un père aux yeux de Raspoutine. Quand bien même il se refuse à y penser audiblement, ne consentira sans doute jamais à le confier à Ours. Se bornera à l'appeler son amis, son compère, son ursidé savant.
Un homme de qualité.
Voilà au moins une chose qu'il pourrait se permettre de lui dire à voix haute. Mais pas maintenant, alors qu'ils sont tout occupés à leur cabotinage. Il faut aller au bout des choses quand elles sont entreprises. Si Ours ne le lui pas réellement inculqué, il l'a encouragé à poursuivre en cette voie, à ne jamais donner dans la demi-mesure.  A toujours entreprendre une action avec intensité et avec conviction. Tout comme ils s'y emploient à l'instant.
Chez l'adulte, c'est toutes ces manières de paons, ces postures orgueilleuses, ce pas bien calibré. Projetant sa carrure en avant vers le ciel, le dos très droit et le port haut. Et les bras qui balancent pour donner à sa marche une ampleur (voilà qui tombe bien) théâtrale. L'image même de la confiance en soi, de la foi absolu en son propre charisme. Mais comment pourrait-il donner tord à ce noble comique ? C'est qu'en son ridicule il en impose quand même. C'est quand même beau un Ours, quand ça joue la comédie. Alors c'est à son tour de ne pas en démordre.
Servilité canine à courber la nuque sous le soufflet de la menace, comme pour la caresse qui s'ensuit tout après. Posant fort humblement une main sur son cœur, et passant l'autre sur son crâne chevelu, c'est d'une voix chevrotante qu'il répond à la première réplique de son Ours savant.

- Allons mon bon maître, vous savez bien que jamais, grand jamais, je n'oserais attenter contre vous la moindre action pernicieuse, égoïste ou bien même immorale... A moins bien sûr que Monsieur ne me demande expressément à quelque fin subtile de lui faire subir un outrage quel qu'il soit ; à des fins politiques, amoureuses ou qu'en sais-je, alors je m'y plierais selon le bon vouloir de monsieur, Monsieur. C'est vous monsieur le maître des intrigues, le cerveau qui dicte ses gestes à mes membres, vous qui êtes à mon cœur la poussée nécessaire à ses palpitations. Primordiale contraction ! Mon essentiel ! Je ne suis qu'une deuxième paire de mains, qu'une deuxième paire d'oreilles et qu'un regard discret au service de Monsieur. Vous savez bien que je m'en remets tout entier à vous même pour user de cet attirail foisonnant que Dame Nature m'a donné dans son vaste loto- pour vous servir monsieur. Car à quoi bon sinon utiliser ce corps et toutes ces charnelles sophistications ? A quoi bon sentir, et voir, et entendre, si ce n'est pas afin de lier mes sens en maraude à ceux de Monsieur pour qu'ils aient en ce monde une brève utilité ? La sensation solitaire, égoïste, c'est un malheur Monsieur ! Que ferais-je de tous ces messages nerveux si je ne pouvais les partager avec une âme plus haute et éclairée que la mienne ? Monsieur ! Vous êtes ma direction ! Ma cerise, mon gâteau ! Mon idéal ! Celui qui donne à sens à ma vie misérable ! Qu'aurais-je besoin d'argent, de gloire de femmes ? Car j'ai un but, moi, je ne suis pas errant dans cette longue existence, et le voici mon but : vous satisfaire monsieur. Et c'est ce à quoi tout Homme doit aspirer, monsieur, un but. Voici la vérité, chastement je vous aime. Mais jamais je ne vous demanderai votre main à d'autres fins que celles d'une manucure. Ou pour en retirer quelque discrète épine. Ou encore une écharde. Ou bien même, vous le savez, pour un délicat massage, à l'huile et à la crème Non allergènes, monsieur, bien sûr.
Et se répandre en gestes onctueux, ouvrir grand ses yeux bruns et liquides pour se faire un doux regard de chien. Agiter ses mains comme des encensoirs, tourner autour du professeur en lui ouvrant le chemin, écartant parfois des branches imaginaires, chassant des mouches fantômes. S'attaquer aux insectes et à la flore spectrale, tout en traçant une haie d'honneur pour Ours- sans jamais se départir d'une certaine distinction. N'est pas laquais qui veut, n'est-ce pas ? Malgré toutes les courbettes, garder un certain port, et se plier le dos droit. Qu'il puisse l'utiliser comme table à repasser si l'envie lui en prend.
Bien entendu monsieur aura sa loge, il n'a jamais été question de vous mêler à la plèbe. Il y sera déversé un océan de coussins, de riches draperies de la Renaissance, de belles étoffes des Indes, quelques tableaux de maîtres (nous ne dirons pas lesquels, ils sont bien trop nombreux). Et aux vagues de soieries nous piquetterons des perles, des diamants de Zanzibar et des rubis d'Afrique. La jade des empereurs Chinois pillés après leur mort, dont ils pensaient qu'une fois réduite en poudre et mélangée à l'eau, elle pouvait accroître leur longévité. Des joyaux en cascade à travers vos fourrures, animales et humaines- des torrents de crinières nymphéiques vous serviront de tapis, des peaux de loups, de lynx et d’ægipans ondoieront sur les murs. Vous serez dans cette loge plus à l'aise que niché au ventre de votre mètre. Nous y servirons des vins français et des douceurs d'orient dégoulinante de miel. Des craquants, des moelleux, des fondants et feuilletés- vous inviterez sans doute dame Charogne à venir partager tous ces mets ? Pardonnez moi monsieur... ! C'est ma langue qui s'éprend de mots bien indiscrets... mais y a t'il autre part en ces lieux femme aussi distinguée ? Le noir lui va si bien. La nuit l'en jalouserait. A faire pleurer les veuves et la camarde elle même. Vous ne pourriez espérer compagnie plus précieuse que celle-ci. Alors bien sûr on ne s'esclaffera guère avec Dame Charogne et ses manières austères, si ce n'est à ses dépends, mais c'est un bon partis, et nul à part vous ne pourrait prétendre à courtiser une grâce si minérale. Une femme de poigne comme on en fait guère plus- ma brave maman était ainsi.
Une vérité entrelacée de mensonges. Elle était bien ainsi, la mère de l'en-dehors. Passionnée, énergique et broyant les obstacles. Mais également solaire, là où Charogne affiche la mine grise des famines. La longue femme lui évoque plutôt le souvenir de son père, ou de cette fille blafarde aux parures de cactus, cloutée des semelles jusqu'aux épaules osseuses, qui se faisait appeler Brocéliandre et dirigeait leur meute, dans les rues de Bâton-Rouge. Brocéliandre qui buvait de l'eau salée et incisait artistiquement sa chair, morbidement fascinante, aussi irrésistible que la traction du vide. Braam engoncé dans ses manières, ses costumes et son aura polaire. Un homme sur mesure tout droit échappé de son univers de papier glacé, déglutis par le monde de la publicité ; la repoussante incarnation d'une respectabilité taillée à coup de hachoirs, quitte à trancher dans le relief de la sensibilité.
En somme rien qui ne devrait éveiller de sympathie en lui,. Envers quoi quelque chose chez cette femme lui donne envie de sourire. Ces ressemblances étranges et inappropriées le poussent à la couver d’œillades curieuses- Charogne existe pour lui comme à travers une vitre, à la manière d'un requin d'aquarium. Une distance sécurisante qui lui permet de laisser libre court à sa fascination, tout occupé qu'il est à noter des points communs entre elle et ces figures issues de son passé. Rien de tel avec Ours. Cet homme est inédit au sein de son inexistence, en tout son immense lui, dans sa somptueuse débâcle. Il ne lui semblait pas naguère pouvoir accorder sa confiance aux adultes. Non pas qu'il les craignit, s'attendant à des coups ou bien des trahisons, mais il n'attendait d'eux rien du tout sinon qu'ils soient présents pour la beauté du geste. Qu'ils les laissent à leurs frasques sans se soucier de rien que d'un salaire décent. Il aurait pu devenir comme tous ces autres ces gamins niant leur utilité au sein de la Maison, considérant à peine leurs paroles et leurs allers et venus. Ne voir en eux que des présences spectrales. C'était oublié Ours- ou plutôt le découvrir, du haut de ses douze ans et de ses airs rebelles. Homme de théâtre et de famille. Figure d'autorité n'en ayant pas les traits. Ses armes : la connaissance, le jeu, l'expérience, l'empathie. Des dialogues plutôt que des torgnoles. Des paroles et non des punitions. Une soif de justice et un désir d'aider, en lieu et place de l'habituelle indifférence ou du découragement- parfois même lassitude. Rien de tel avec Ours. Une écoute attentive, une volonté d'apprendre, l'acceptation de cette danse délicate qui précède tous les apprivoisements. Patience et bonté.  Une attention portée.
Jamais Raspoutine n'aurait cru pouvoir compter sur un adulte avant que ne survienne dans sa vie cet homme là. Avec tous ses défauts et ses imperfections, ses abandons parfois (malheureux Oubliette, quand tu vivais encore), mais sa bonne volonté et sa chaleur humaine. Son intérêt réel envers tous ses élèves. Oserais-je penser enfants ? Mais on dirait bien que oui.
Ours fait pourtant tout à la fois partie de la Maison et de l'Extérieur, à ses yeux. Inexplicablement, il lui semble pouvoir trouver en cet homme une réponse négative à ses craintes du Dehors, alors même que comme eux, il est un naufragé de ce monde hostile et trop vaste où l'on se perd si vite au sein de sa propre vie. C'est envers toute logique, qu'il incarne à ses yeux la possibilité d'un destin hors des murs. Comme une alternative à la dissolution. Un espoir de trouver autre chose qu'un tombeau écarlate au bout de son chemin. Exister en dehors de l'univers carmin. Au-delà des mirages et des promesses d'éternité. En dehors des songes entremêlés qui leur tissent à la fois un berceau et suaire. S'il pouvait retrouver les forêts Canadiennes... S'il pouvait errer à travers ce pays où s'ouvre leur abîme Rouge... S'il pouvait y avoir une vie ailleurs qu'au tendre sein asphyxiant de la Maison... Raspoutine aime avoir le choix. Raspoutine aime l'idée de n'être forcé à rien. De pouvoir décider de rester ou de partir- avoir simplement quelque chose à quoi se raccrocher dans un monde et dans l'autre. Ours a toujours obscurément représenté à ses yeux cette autre possibilité d'une vie En-Dehors. Un point d'ancrage commun à ces deux univers auxquels il appartient. Plus encore désormais que Banshee est partis, emportant avec lui tous ses rêves d'Extérieur. Il ne pouvait espérer leur union qu'en dehors de la Rouge. Car la Maison n'aurait pas permis qu'ils s'appartiennent l'un l'autre... Elle ne les aurait jamais laissé vivre ensemble à même sa chair ligneuse. La Maison ne tolère pas qu'on adore qui que ce soit d'autre qu'elle. Il faut lui vouer un amour exclusif. Se laisser tendrement dévorer à sa gloire. A quoi bon chercher à contrarier ce destin tout écrit si Banshee n'est plus là... ? Ni en Dehors, ni même à sa portée. Plus probablement quelque part dans l'Envers. Alors mieux vaut encore s'y laisser disparaître, espérer que peut-être on les laissera s'aimer, qu'il ne rejoindra pas les spectres errants de l'Envers, piégés au sein de la Toile et n'y trouvant jamais ce qu'ils cherchent vraiment... parfois s'autoriser à songer avec Ours à ces terres Extérieures. Sans jamais en parler plus que du bout des lèvres, puisque la chose est taboue.
Il leur reste les jeux, un mieux-que-rien duquel s'accommoder quand même. Les mascarades au sein desquelles se glissent des vérités discrètes, et qu'ils saisissent toujours. Alors le Grand Bouc ne développe pas plus avant cette insinuation à son passé. Ours saisit toujours les limites de leur jeu, pressent quand s'y accolent quelques inspirations de sa propre expérience. Et plus que n'importe qui d'autre, en omettant Banshee, il connaît son passé et ses protagonistes.
Sans plus s'appesantir il observe l'adulte réagir à sa verve. Première règle de l'improvisation : ne jamais refuser les propositions de son partenaire de jeu. Ainsi son bouquet de feuilles prétendument curatives pour le poil est-il observé avec intensité.
Allons monsieur, enchaîne Raspoutine une fois l'intervention ursine achevée, nous ne pouvons pas nous permettre un défis de plus, votre emploi du temps est déjà parfaitement comble ! Il ne serait pas raisonnable de prévoir quelque nouvelle joute pour l'honneur quand vous êtes déjà si complètement accaparé par vos rencontres diplomatiques ainsi que les nécessaires sorties en société. Qui plus est, quel manant inconscient pourrait remettre en doute la supériorité évidente de votre kératine ? Souple, brillante et drue. Nulle crinière, fusse t'elle abondante, ne peut concurrencer la vôtre par son excellence. Je vous l'assure monsieur. La qualité de votre poil ne peut qu'intimider même les plus fanfarons. Elle irréprochable. Elle illustre la notion de sublime par sa seule texture. Votre fourrure humaine n'est rien de moins que grandiose. Quant à la profondeur de sa couleur ainsi que le génie de sa répartition... ô et ais-je évoqué son indéniable esthétisme, son ergonomie tout à fait incroyable ? L'inquantifiable charisme qu'elle vous confère en sus. Vous êtes époustouflant de virilité monsieur- mais le plus délicate et distinguée virilité qui soit. Vous êtes un homme d'une qualité supérieure à celle du commun, et même du gratin de l'aristocratie. Nul n'arrive à la cheville de monsieur. Même la végétation se plie sur son passage pour ne pas dépasser cette puissante cheville.
Le sous-bois fait en effet grise mine malgré son drapé de crépuscule doré. Mais c'est une des raisons de leur présence ici que de le débarrasser au profit de leurs projets- auquel Ours glisse une insinuation qui parvient presque à le sortir de son rôle tant le souvenir manque de lui arracher un ténébreux sourire. Il ne se souvient que trop bien de ces petites catastrophes émaillant invariablement les cours du professeur... Ces imprévus parfois scabreux qui font pourtant partie de leur charme. Observer la manière dont dégénèrent les préparatifs des pièces de théâtre est une part indéniable du plaisir qu'il prend à y participer. Quand personne ne se blesse sérieusement, bien entendu. Ni ne propose de concocter de véritables explosifs afin de conférer à l'action un réalisme on ne peut plus... sensitif. (Parfois Chaman met trop de cœur à ce qu'il fait.) Quant aux interactions violentes, mieux vaut ne pas avoir à les mener à bien avec n'importe qui. Raspoutine n'oubliera pas de si tôt quelques claques et coups de pieds trop peu feints sur la scène. Mais tout cela participe à rendre les cours d'Ours agréables. A faire ces heures uniques.
C'est avec des images d'enfants affairés à réciter leur texte et s'échinant à peindre ou composer des décors avec toutes les ressources de l'artisanat juvénile locale (et des trésors d'imagination flirtant parfois avec l'inconscience la plus crasse), que Raspoutine entreprend de ramasser des branches. Sans pour autant se départir de son digne maintien, ni se défaire de son catogan mal ficelé à l’utilité quelque peu contestable.
Comptez sur moi pour ne fournir à ces délicats angelots les meilleurs branches possibles, argue Raspoutine d'un ton professionnel en calant des branchages sous une de ses aisselles. Ils les auront droites, ils les auront cassantes, selon vos directives. Ils pourront jouer des claquettes sur leur scène. Ils pourront même s'y effondrer de tout leur saoul et y rouler comme des barriques- ils pourront y sauter et y faire pleuvoir des pleins de tonneaux de marteaux. Et vous pourrez même les y rejoindre pour vous présenter comme le parrain de leur petit spectacle. Nous aurons la meilleure des scènes monsieur. Car seul le meilleur du bois parviendra à nos mains. Qui sont elles mêmes. Les meilleures. De toutes.
Et c'est avec tendresse qu'il regarde les siennes, les élevant dans la lumière sirupeuse et mouchetée d'un air émerveillé, dans un fracas de bois abandonné. Les yeux humides d'adoration face à ses propres mains. Les tourne dans les rayons ondulants jusqu'à ses longs doigts bruns, et les y tord comme des rubans au gré de gestes infimes. Puis les descend vers son visage et les embrasse doucement. Délicatement. Avec une certaine insistance. Intensément. Passionnément. Et goulument.
Elles sont parfaites, murmure t'il d'une voix rauque, parfaites, parfaites, PARFAIIIITES.
Et puis n'y tenant plus, éclate d'un rire tonitruant à en secouer les frondaisons lointaines. La gorge offerte aux vents, gueule son hilarité tout en se serrant le ventre, la rosée affleurant à ses cils rutilants. S’empourpre malgré les teintes déjà brunies de sa peau, tandis que du tréfonds de ses entrailles onctueuses s'extrait ce torrent de voix. Se déverse en fleuve de carillons ardents. Est en pleine de crue et de chair et de souffle. S'exhale tout entier dans une expiration.
Puis se tourne vers Ours, les yeux mis clos, la bouche enflammée d'un sourire.
Bon, bon. C'est moi qui jette l'éponge le premier cette fois-ci. Mais tu cèderas avant moi la prochaine fois, je le jure... Et c'est que je ne peux pas cabotiner éternellement, j'ai des projets pour nous deux en ce soir, mon bon monsieur. Tu portes même le regard sur l'un d'eux, du coin de l’œil- oui je t'ai vu. Je vois tout. Je ne serais pas Grand Bouc si ce n'était pas le cas.
<< Alors finissons vite de ramasser tout ce bois, que je te parle plus avant de nos occupations à venir. Et qui ont, comme tu peux t'en douter, tout à voir avec ces gravures- car il y a bien des choses à dire sur le sujet, tout à fait. Mais je ne dirais rien de plus tant que nous n'aurons pas réunis tous les branchages nécessaires à cet autre projet autrement dramaturgique. Alors sus au sous-bois.

Puisqu'il faut bien (re)commencer quelque part, c'est par ceux ramassés plus tôt et qui s'entremêlent désormais pêle-mêle à ses pieds que Raspoutine reprend sa collecte, en sifflotant l'habituelle mélodie qui l'accompagne partout avec des trilles d'oiseau. L'amplitude et l'énergie de ses mouvements retrouvées, son catogan a tôt fait de laisser place à nouveau à une cascade de boucles. Sans égarements théâtraux, réunir le nécessaire se fait très rapidement, au rythme de quelques mots échangés ("j'étais avec Chaman tout à l'heure, nous parlions des fondements de la civilisation- et de twinkies"). D'autant plus que le gros tas de fagot qu'il porte contre lui (et dont les innombrables doigts lui chatouillent délicatement le visage) ne peut pas se targuer d'un ficelage adéquate. Dans sa fougue coutumière, Raspoutine n'a pas songé qu'il faudrait rapporter efficacement tout ce bois.
C'est tout ce que je peux porter en y voyant encore hèle t'il, et sans me retrouver des brindilles plein la bouche. Est-ce qu'on va poser tout ça dans ta salle ? Ou alors on se contente d'en faire un tas bien crados près de l'entrée de la Rouge, ou en lisière des bois ? Le choix est tiens Ours. Ainsi quelles que ce soient les conséquences de cette décision, elles ne pourront être imputées qu'à toi. Après tout, tu es l'adulte responsable ici. Je ne suis qu'un enfant à la pilosité invraisemblable et à la maturité tout à fait inconcevable au regard de son âge- on pourrait s'y tromper, mais au fond, je suis emplis de candeur et je rêve de licornes... Je ne suis pas apte à prendre une décision de cette importance, Ours. Alors vas-y... Toute la Maison compte sur toi. Peut-être même le monde. C'est du pareil au même ici.
<< Fais ton choix, et fais le bien.

Car même une fois débarbouillé de son rôle, Raspoutine ne peut pas s'empêcher de continuer à jouer.


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Ours
Dim 15 Oct - 22:35
Verte jeunesse, vive dans ses émois, vertigineuse et vaniteuse. Vadrouille, en compagnie des vétérans de la vie dans un velouté verbiage, violente dans son verni, mais non vaine dans sa volonté. Votive, est son offrande à la vieillesse. La volonté d’exprimer sa verve fait valoir la vertu de sa visite et les visages offerts l’un à l’autres, vestiges de vanités, vivent l’éclat de cet événement. Vertement, les voeux s’expriment, véritablement adressées à la verdure vorace et vigilante de la sylve. Vaillant vaudeville, ils laissent place vacante à la violation de la vérité, singeant le vice et la vermine. Vraiment peu voudraient voir un clair verdict dans un verbe vantant une vile vacuité, dans la représentation d’une noblesse volage et d’un valet servile. Voila qu’ils volent à l’autre des voilures de leur vécu, sans savoir à quels activités ils se vouent…

Ils sont des mastodontes, ils balayent de leur bras et foulent de leur pieds, ce sont des colosses antédiluviens, ils ne peuvent mesurer leur étendue. Brassant d’énormes quantitées d’air, ils sont d’absurdes volatiles, ils se bariolent de mots et d’expressions, riches en coeur, pauvres en moyens. Bref, la mascarade continue dans ses élans. Qui de l’extérieur aurait vu ici un faune, suivant du grand Pan lui même et un ours, roi de la forêt et empereur des montagnes ? Ils se noient tous deux dans une joyeuse ubiquité, étant à la fois humains, masques et bêtes. Leur sarabande exprime à travers le grotesque des affres personnelles, des gouffres béants d'âmes humaine, des épreuves ayant laissés des marques, rayures sur l’imposant vinyle de leurs existences.

Ils viennent de si loin, enfants de l’humanité. Ils ne sont pas nés, n’ont pas grandi ensemble, n’ont pas connu les mêmes conditions, n’ont pas eu la même famille, ne parlaient pas la même langue, n’ont pas le même âge, n’ont pas le même sang, n’ont pas connu les mêmes difficultés, n’ont pas évolué de la même façon, mais alors quel est ce tableau d'égalité qu'ils exhibent ? Une cohorte d’illusions. Ou alors un manque à combler, l’ajustement d’un puzzle conçu des années auparavant. Ou peut être était línfluence ombreuse de la Rouge, cette Mère insatiable, créatrice et destructrice de familles, impie et jalouse, unissait ses enfants, ses anges, dans ses choeurs étouffés de cris, de grognements et de hurlements. Les hypothèses peuvent être nombreuses et sans suite alors pour mieux comprendre, portons nous vers leurs genèses, si l’incipit est plus parlant que la couverture de deux hommes - histoires.

L’Ours vivait, avait vécu, une vie simple, une vie faite de maisons de bois et tables de pierres, de la laine épaisse des moutons, leur odeur musqué et l’amour simple et brutal d’un épais chien de berger. Il savait grimper comme le chamois et connaissait les moeurs des brebis, le temps de la mise à bas et de la traite, le temps de la tonte, le temps des pâturages. On chantait alors, attablés autour d’une épaisse broches, des louanges à la patrie nourricière, aux fées de Velebit et aux femmes à l’allure généreuse. On lui apprenait à tirer le loup sauvage et piéger le lynx. Il était trop jeune pour le faire lui même, mais dans l’esprit de tout il était déjà un homme, déjà apte à vivre cette vie. Il serait marié a une fille du village, à l'église du village, suivant la suite logique des sacrements. Il venait confesser dans cette même église ses désirs et ses peurs, s'être mis en colère parce que le fils du voisin avait injures ses soeurs, si nombreuses, corolles de fleurs blanches, aujourd’hui dispersées par les vents. On lui avait promis le voyage, la capitale aux milles lumières ‘’Tu verras mon fils le joyau de notre pays’’.

Il fut celui qui part en terre promise.

La capitale n’était pas un endroit béni pour un fils des montagnes. Beaucoup de monde, beaucoup de bruits, beaucoup de moeurs étrangères. On jure par tous les noms de saint et on ne remplit pas ses devoirs de catholiques. Il se disait que D.ieu ne devait pas surveiller les capitales. Vedran, il s’appellait encore ainsi, fut promis à l’Université, cette grande dame mystérieuse qui prodigue le savoir. Avant elle, il appris à aimer les bibliothèques remplies, s'asseoir sur les bancs à côté des poètes du passé et les événements de grande ampleur de la capitale. Mais l’Université c’était encore autre chose, un autre royaume, d’autres règles, d’autres autorités.

Il fut celui qui fuit vers un nouveau monde.

Puis de la beaucoup de choses. De l’apprentissage mais pas que de cette littérature qu’il chérissait. L’apprentissage de l’amour et des plaisirs, l’apprentissage que ses valeurs de berger n’avaient pas cours partout. Atteindre un diplôme fut l’objectif qu'on lui laissa mais lui il aimait se rapprochait à une famille s'émiettant, il écoutait les diatribes de son peres sur l'oppression des croates dans cette état plurinational. On le prenait à partie alors qu’il ne savait que penser, il avait des amis à l’Université, des amis serbes, macédoniens, bosniaques. Il ne voulait pas décevoir et ne voulait pas trahir alors il se faisait muet a la grande cause que soulevaient ces hommes.

Puis un autre départ, une fuite plus sûrement, dans une bien grande paranoïa. Le secret des réunions patriotes avait été éventé. C’était des réunions bien inoffensives en fait, un groupement de gens du pays amassés dans une capitale trop grande, plus occupés à la diatribe et à la massive consommation de cigarettes et de café qu'à l’acte. Des petites gens. Ils n’étaient plus que trois balancés dans les Etats Unis. Papa, maman et Vedran. “Mon fils il est temps pour toi de commencer à gagner ta vie”. Il avait servi dans un bar pour payer ses cours d’anglais. Au moins personne ne l'embêtait, le slave et sa carrure d’ouvrier. Plèbe de la plèbe. La Louisiane donc. Carencro, plus précisément, au début. Puis une fois supposant assez bien maîtriser l’anglais il avait décidé de postuler dans le but d’aider des jeunes en difficulté, l'âme altruiste, ouverte au don de soi.

Il fut celui qui offre gîte aux étrangers.

Et il s’était heurté à de solides incompréhension. Au début il suivait son programme, il tentait de faire des cours conventionnels, il tentait de rationaliser cela peut être en se disant que ce n’était pas leur faute, honni pour être un adulte, donnant ce qu’il pouvait donner et se retrouvant refoulé et repoussé. Ses contemporains lui avaient expliqué l’ingratitude des jeunes et le fait qu’il soit vain d’essayer, vain de se tuer comme lui à se faire accepter. A quoi bon ? Il aurait  mieux fait de s’ancrer ailleurs, se trouver une femme, des enfants. Il  tenta de s’accrocher le bougre, le slave a l’accent absurde. Il resta longtemps sans savoir et sans connaître les affres de la Maison, ignorant quelle était cette histoire de sauteurs et de tombants. Il faisait partie du paysage des enfants mais non de leur existence. Mener une double vie, ou l’on rencontre l’aimée, sa moitié parfaite dans l’En Dehors n’aide pas. La Maison est jalouse par nature. La Maison se refuse à la demi mesure, elle demande un attachement et un dévouement total. Mais lui alors, lui qui devint l’Ours, l’animal de fourrure épaisse il vivait son idylle. Il fondait quelque chose à lui, délaissant quelque peu la vie de ceux qu’il devait aider.

Tout lui fut pris de l’En Dehors. Son fils ne vécut pas plus de quelques mois, génétiquement atteint aux organes internes. Les essais suivant ne porteront pas et les médecins le jugerent trop stérile pour essayer de concevoir. Ses colères éclatèrent, nombreuses et sans bornes, lui ravissant sous ces éclats la femme qu’il aimait. La tristesse noya le feu ardent de la colère, celui qu’il déversa encore à tort. Il s’amenda, promettant dès lors de ne plus agir aux fins de blesser. Et il renia D.ieu, arguant que celui ci étant absent, causait le mal sur des êtres ne le méritent pas et ne laissant pas de part au Bien la ou il en fallait. Si D.ieu ne veillait plus, alors il devait sans doute lui éviter que sa désillusion atteigne d’autres, apporter ce qu’il n’avait pas pu recevoir, une justice vraie, une rétribution de la vertu, et un guide vers le bon chemin. C’est sans doute la que la Rouge l'accepta comme partie intégrante, ce moment ou il était au fond de l'abîme pour ensuite remonter par a pas, métamorphosé par ses épreuves, semblant capable de tout, bastion inexpugnable. C’était la source de tout, sa quête infinie de la réparation, courtiser une femme, adopter des enfants. Reconstruire une famille qui n’existerait jamais pour lui, maudit comme il était. Pourtant il fallait quand même continuer à réparer, même si c'était vain et semblait absurde.

Parce qu’au final il s’était fait une place, il avait appris ou etaient ses limites et ou étaient ses libertés. Et ici et maintenant, il admirait les connexions merveilleuses qu’il avait pu tisser et si il ne serait jamais père au moins existerait t’il sans doute quelque part dans le coeur de ces enfants. Il s'enorgueillissait de leurs oeuvres, de leurs actes, il voyait la beauté dans la boue. Ours aime beaucoup Raspoutine. Il déplore le chemin qu’il avait eu avant, du moins les bribes qu’il en connaît. Personne ne mérite de souffrir autant. Et c’est un retour au théâtre, a la scène grandiose, le laquais fait amende honorable, le noble se dresse chamarré de soieries imaginaires. Il répond au soliloque de servitude par une condescendance feinte et ampoulée.

- Il est vrai que je vous reconnais bien la mon brave, toujours preste a donner de vous même. Mais les coups bas et félonies sont choses moins rares qu’il n’y paraît, il est important pour moi de m’assurer que vous me gardez humblement de subir toute vicissitude.  Bien, je conçois à vous accorder ma confiance, faites en digne usage.

Puis cela embraye tout naturellement vers le jeu autour de la loge. L'évocation de Charogne manque de lui faire plisser un sourcil soucieux, il faudrait en parler hors du jeu, il est inutile de laisser au jeune Cerf des espoirs vains. Certes il l’avait courtisée et il avait cru comme avec de nombreuses autres qu’elle serait l’aimée, celle qui le délivrerait des maléfices du passé, enfin quelque chose de sans doute beaucoup plus palpitant et épique que ce qu’a a offrir la réalité. Il lui avait fait des poèmes et chanté des louanges, mais la femme de pierre est inflexible. Il s’agit donc de couper court a ce propos la.

- Bien entendu il est de mise d’engager drapés, soieries et richesses. Un luxe sans mesure, que même l’Olympe m’envierais. Ma volonté n’est point être des hommes, mon brave, je désire etre égal des dieux. Que l’on fasse venir les plus éclatant joyaux et les plus odorantes épices, ivoire, hermine, vermeil. Je n’ignore pas qu’un Salomon tel que moi mérite de siéger aux côtés de la Reine de Saba, mais je me passerais pour cette fois des graces réticentes de celles ci, son orgueil blesse trop le mien, cela gâterait la scène.  

La suite est de masser sa barbe qu’il n’avait pas rasée depuis semble t il un moment. Tout au jeu, il observe l’ombre éthéré de Banshee se glisser derrière Raspoutine, cette silhouette immaculée a la couronne de bois diaphane.  Il ne saurait que dire de ce lien qui les unit et semble transcender les monde. Son élève sait il que le spectre attaché a ses pas est aussi visibles par instants. Ou ne serait ce que pour lui, l’Ours qu’il prend cette forme de réminiscences quasi tangible ? Il ne saurait dire. Il l’avait côtoyé, oui, comme tout le monde l’avait côtoyé, nimbé de distance et de mystères. Banshee l’avait touché, lui avait offert des mots. Banshee savait qu’il collectionne des mots, des phrases, accrochées sur des coins de murs, soufflées a l’issue d’une Nuit des Contes, lancée au travers de couloir, murmurés au sein d’une confidence de samedi. L’Ours est avide de ces paroles comme de miel. Il capture l'éphémère. Parfois, il offre en cadeau lui même ces trésors flottant dans le vent. Raspoutine en avait surement profité, avait sans doute dû entendre des mots de Banshee proférée par cette voix chaude et profonde.

- Il est fort convenant que vous la remarquiez, cette part de mon anatomie qui fait toute ma vanité. A moi point d’égal. Le lion même, alors qu’il en fait sa fierté, voit sa crinière bien terne face a la mienne, luxuriante, mais a la fois souple et drue. Autant dire que je n’accepterais pas quelconque critique sur le sujet. Je serais même fort avisé de défier moi même en duel quiconque tenterait de rabaisser quel prodige je suis a même de revetir.

Ceci fait, ramassage de bois et il laisse Raspoutine se démêler avec sa tirade avortée par une sorte de coup d’émoi de sa part. Le professeur de littérature choisit de ne pas s’en formaliser, quand il n’est plus l’heure au théâtre, il n’est plus l’heure, c’est tout. Il lève la tête vers les frondaisons laissant le faune à ses admirations. Comme s’il était de l’autre côté, il s’emplit et hume, il fait symbiose. Il communique avec le sol par la plante de des pieds et avec le ciel par la cime de son crâne. L’Ours, reste placide, arbre parmi les arbres, laissant s'échapper les exaltations Raspoutiniennes. Des trilles, des jappements, des échos de gorge. Tout un tintamarre en fait. Ce n’est pas anodin, un grand Bouc.

Il est celui qui s’ouvre et qui accueille, le grand tout universel.

- On verra, on verra si je cède le premier, j’ai toujours de la ressource. C’est bien que tu vois tout parce que je sais pas si j’aurais osé posé la question. Donc j’imagine que je dois me laisser guider ?

En tout cas, tout ca en ramassant le bois. Il charge une espèce de fagot sur une épaule, écoutant sans trop de surprise les sujets de conversation des Cerfs. L’Ours ajoute pour sa part qu’il a parlé avec Van Gogh qui a de nouveaux projets grandioses, paraît il. Des projets grandioses emplis de doutes certes, mais bon Van Gogh reste Van Gogh. Il est moins ambitieux que son élève et se charge sans dépasser ses limites.

- On va poser ca a l’entrée ce sera vite fait comme ca. Je n’aurais pas besoin de tout en une seule fois. Sauf si vous avez vraiment envie de commencer a faire un château fort de branchages mais la ca dépasse mes compétences de prévisions de l’avenir

Sur ce il se dirige vers la sortie des bois, épaules de titan chargés de leur fardeau, Atlas portant la voûte céleste. Il ne ploie pas parce que son corps est trapu, déjà mieux adapté par nature a l’effort physique plutôt qu’intellectuel. Ici, il prend les devants, il devine le sentier, il presse son pas, ne se soucie pas de la faune et la flore grouillant sous ses pas. L’Ours est ainsi fait en général. Droit en toute chose, dans sa vie comme en direction de ses objectifs. Il ne s’autorise a se delester que contre le flanc de la Rouge, d'où il attend l’autre sylvestre, armé des même poids. Et l’on exploite les esprits de la nature, dirait il, plein d’entrain si il devait s’emporter lyriquement la dessus. D’ici, il cale dans ses poches ses mains noueuses, calleuses, plébéiennes.

Son pas se traîne, tranquille, attendant par ce rythme que Raspoutine reprenne les devants et la marche, en direction des bois qui semblent de moins en moins contrastés par la baisse de la luminosité journalière. Peut être, dans le firmament distingue t’on déjà la forme ténue et veloutée de l’astre lunaire...


Merci Quenotte:
 
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